L’attaque est un métier largement pratiqué au Cameroun et ayant pris son essor au nord du pays. Appelé Ben skineur au sud du pays et moto taximen en général,les attaquants sont au nord Cameroun le dynamisme et la lutte d’une jeunesse camerounaise abandonnée par les pouvoirs publics. J’en ai rencontré un et voilà les échanges que nous avons eu.
Alex: alors Sébastien, depuis quand es-tu attaquant ?
Sébastien: je suis attaquant depuis 1993.
Alex (surpris): depuis 1993 mais ça fait déjà 15 ans Sébastien ?
Sébastien : Oui, j’avais commencé un peu plus tôt comme apprentis avec la moto de mon oncle Honoré.
Alex: C’était en quelle année?
Sébastien (pensif) : En 1991.
Alex: 1991, C’était l’époque de la naissance du vent démocratique?
Sébastien (passif) : Oui, c’est grâce aux villes mortes qu’on a pu commencer car les taxis voitures roulaient difficilement.
Alex: C’était déjà difficile à l’époque ?
Sébastien: Oui, c’était encore un métier clandestin donc interdit et l’Etat combattait durement nos activités. Surtout que l’amalgame était fait entre nous et la contestation des partis politiques. Pourtant, nous n’étions que des jeunes essayant de survivre. Au cours de ces années, il a fallu combattre car nous n’avions pas le choix. Peu à peu avec les besoins en transport des populations nous avons fini par nous imposer. Certes, cela s’est fait au détriment des taxis voitures qui avec la dévaluation finirent par subir un déclin considérable.
Alex: Tu dis: « il a fallu combattre car nous n’avions pas le choix« , comment ça vous n’avez pas le choix ?
Sébastien: C’est la misère qui a fait de nous des attaquants. En 1991, j’allais encore à l’école mais j’ai fait quatre années en Première. Quatre échecs au Probatoire, j’aurais pu continué mais les parents n’avaient plus rien pour me payer les études. L’attaque qui n’était qu’une activité partielle est devenue un métier pour moi. J’ai tenté une dernière fois le probatoire comme candidat libre en 1993 mais rien.
Alex: Tu as donc fait de l’attaque ta vie ?
Sébastien: Je n’avais plus le choix mon frère. L’école était devenue une sorte de piège et je n’étais plus jeune pour la Première. Mon père devenait de plus en plus malade et ma pauvre mère devait se battre pour joindre les bouts de la famille. C’était trop difficile, il a fallu que je prenne mes responsabilités et j’ai donc travaillé désormais toute la journée comme attaquant.
Alex: Aujourd’hui quel bilan peux-tu faire de ta vie d’attaquant ?
Sébastien: Difficile, mais à force de travail, j’ai pu bâtir une famille. Je suis père de trois enfants. C’est l’attaque qui nourrit ma famille. Au départ, je travaillais avec la moto de quelqu’un et devait lui ramener 2.500 francs tous les jours .En (pensif) 2001 ou 2002, j’ai pu enfin acheter ma propre moto et commencer à travailler à mon propre compte. Dernièrement, j’ai pu acheté même une seconde moto. Maintenant, je m’en sors mieux qu’à l’époque.
Alex: Maintenant c’est donc plus facile ?
Sébastien: Oui, mais la vie d’un attaquant n’est jamais de tout repos.
Alex: Et pourquoi ça?
Sébastien: C’est un métier particulièrement harassant et dangereux. On commence le matin à 5h30.Toute la journée, il faut bosser sous le soleil avec la poussière en saison sèche. En saison de pluie, la pluie et la boue ne font pas de cadeau. En restant toujours vigilant car les accidents guettent .La police aussi nous a toujours mené la vie dure. Ceux qui travaillent dans la nuit sont encore plus exposés car ils risquent leur vie face aux bandits qui arrachent les motos pour les revendre.
Alex: Pourquoi la police vous fait autant de misère ?
Sébastien: La police au pays dérange tout le monde. En ce qui concerne les attaquants, on nous accuse d’être des agresseurs et de ne pas payer nos impôts.
Alex: En ce qui concerne les impôts, quels sont ceux que vous devez payer ?
Sébastien: C’est beaucoup mon frère mais je vais te citer tout ce qu’il faut pour une moto. Voilà, il faut:
- dédouaner d’abord une moto avant toute chose et le dédouanement coûte 120.000 francs ;
Alex (étonné): 120.000 francs ?
Sébastien: oui, 120.000 francs,en plus ; il faut :
- acheter un gilet, c’est entre 3.500 et 4.000 francs
Chaque année, il faut s’acquitter de
- une carte grise, c’est dans les 15.000 francs
- l’assurance, ça coûte 18.000 francs
- la carte bleu : 3.000 francs
- la vignette : 2.000 francs
- la carte de stationnement : entre 300 et 600 francs
- Et il y’a l’impôt : 9.000 francs ;
Alex (ahuri): tout ça pour faire l’attaque ?
Sébastien: oui, mon frère, tout ça chaque année à part le dédouanement. Si tu ne payes pas, la police veille. Quand on compte les milliers de mototaxis qu’il y’a dans la ville de Ngaoundéré, tu peux déjà estimer la somme que les pouvoirs publics se font sur notre dos.
Alex: Aujourd’hui, tu as souvent des regrets ?
Sébastien: La vie d’attaquant est un combat. On l’assume. On aurait voulu faire de longues études comme vous mais le destin en a voulu autrement. Alors on s’est adapté. Mais quand je vois comment l’Etat nous traite, je me pose des questions. Un père de trois enfants ne peux pas risquer sa vie et l’avenir de sa famille en braquant et en agressant . Pourquoi l’Etat veut toujours nous amalgamer à des ratés et délinquants .Est-ce que c’est une honte de gagner sa vie simplement.
Alex: Tu as tout dis mon frère, merci beaucoup pour tes réponses ?
Sébastien: De rien, mon frère, portes-toi bien et salues tout le monde à Dang.
