L’école et la reproduction sociale au Cameroun
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Si l’école avait officiellement pour but de frapper d’échec scolaire les enfants provenant de milieux sociaux faiblement dotées de moyens, les enseignants s’insurgeraient. Pourtant, l’environnement social montre que le système scolaire réalise cet objectif, mais sans le dire.Officiellement, les institutions scolaires de la République camerounaise sont fondées sur le principe de l’égalité des chances: tous les enfants doivent être traités sur un plan d’égalité, quelle que soit leur origine sociale.
Dans ces conditions, comment expliquer les différences de réussites entre les élèves ? Les explications avancées font généralement appel à l’idéologie:
- du don (certains enfants seraient plus doués que d’autres)
- de la méritocratie (les diplômes seraient la récompense de l’assiduité au travail).
Selon ces explications, les inégalités scolaires reflèteraient les inégalités d’aptitudes des enfants, innées et indépendants du milieu social d’origine.
Si nous menons une petite étude comparative. Il s’agit de deux échantillons, l’un est une promotion de 85 enfants du CM2 d’une ville départementale enclavée dans le Nord Cameroun qu’on appellera A1 et l’autre une autre promotion de 65 élèves du CM2 d’une école privée catholique de l’une des trois grandes villes du Nord qu’on nommera A2.
10 années plus tard, 5 individus seulement de l’échantillon A1 étaient bacheliers contre 30 de l’échantillon A2. Plus le niveau d’études est élevé, plus ces mécanismes d’inégalités sociales sont flagrants. Ainsi, en 2003, les institutions supérieures privées et écoles de formation camerounaises comprenaient pour plus de la moitié des enfants de cadres supérieurs, d’enseignants et hommes d’affaire, contre moins de 50 % d’enfants d’employés et de classes populaires.
Que signifient ces statistiques ?
- Que les enfants issus de milieux dit “favorisés” sont, par nature, plus intelligents et plus travailleurs que les enfants des milieux dits “populaires” ?
- “Que les enfants des classes supérieurs auraient le chromosome de l’E.N.A.M, l’I.R.I.C et l’ancien C.U.S.S et les enfants des classes populaires la glande du C.A.P, concours d’infirmier ou mieux les couloirs de la fac ? “
Pour expliquer le meilleur taux de réussite scolaire des enfants issus de familles aisées, les pistes sont multiples. On peut citer entre autres les qualifications intellectuelles des parents produites par le système scolaire ou transmises par la famille,ce capital peut exister sous forme de facilités(aisance d’expression en public,confiance en soi, “culture générale“, sous forme de possessions de biens culturels (livres,documents audiovisuels,tableaux..),ou bien reconnu par des institutions(diplômes,brevets..).Ces enfants sont donc mieux adaptés aux demandes du système scolaire et au langage utilisé par les enseignants. Ils bénéficient d’un meilleur suivi de leur travail scolaire de la part de leurs parents .Ils maîtrisent un langage adapté aux exigences des professeurs. Enfin,les familles aisées connaissent mieux les filières ou les établissements “côtés”, leur capital économique leur permettant de financer d’éventuels cours complémentaires, voire des écoles privées.
Au final, force est de constater que les principales conditions de la réussite scolaire sont les critères sociaux. En langage sociologique, nous dirons que la hiérarchie scolaire est avant tout une hiérarchie masquée par l’idéologie du don et de la méritocratie. Dans ces conditions, l’école peut être perçue comme l’un des outils majeurs de la reproduction des inégalités sociales. Elle permet aux agents sociaux occupant des positions sociales dominantes “d’investir” leur capital culturel et économique pour accéder à des diplômes élevés, l’une des conditions pour maintenir une position sociale dominante.
Parallèlement, les enfants issus des milieux pauvres perçoivent la plupart du temps leur échec scolaire comme la preuve de leur manque de capacités intellectuelles ou de motivation, non comme la conséquence d’une institution scolaire injuste. Cette illusion d’optique contribue à renforcer la légitimation des “élites”, perçues comme les plus compétentes, les plus “intelligentes”, les plus talentueuses, les plus travailleuses.
Pour toutes ces raisons,le système scolaire n’est pas un instrument d’émancipation massive et généralisée,mais un outil de maintien de l’ordre social. La diversification, la professionnalisation et la privatisation des institutions d’enseignement dans notre pays n’est pas seulement le signe de l’amélioration du système éducatif camerounais mais surtout le signe des inégalités sociales qui se tissent de plus en plus entre une classe dominante jalouse de ses acquis contre un classe populaire et moyenne fortement accablé et résigné. Il renforce également l’idéologie naturaliste, selon laquelle les inégalités sociales ne seraient que le reflet d’inégalités naturelles.
