Histoire des noms des quartiers de Yaoundé (2/3)

Suite de cet article sur l’histoire des noms des quartiers de Yaoundé. Le premier article de cette série est ici….


I- Les noms liés à la tribu

Certains quartiers, anciens villages de Yaoundé, ont reçu les noms des tribus qu’ils abritaient. Cela s’explique par le fait des migrations Beti. En effet, il est reconnu que la progression des Fang-Beti vers le Sud du Cameroun et leur installation à Yaoundé, se sont opérées en compagnie d’autres tribus. L’importance du groupe Ewondo aboutit à leur occupation magistrale du centre de la ville ; tandis que les tribus alliées telles que les Tsinga, les Etoudi, les Emombo, S’alignent sur la couche périphérique de la région. Voilà pourquoi LABURTHE TOLRA, constate avec curiosité que : « les Ewondo sont encadrés par d’autres tribus égales en importance souvent alliées, souvent ennemies ; les « Ntoni »(Eton) et les « Yetudi »  (Etudi) au Nord ; les « Eteng »( Etenga) vers le Nord-Est ; les « Bane »  (Bene) et « Vogbe Belinghe »(Mvog Belinga) au Sud-Est, les « Bawa »   (Baaba) au Sud-Ouest ».

Il apparaît assez clairement que les tribus Beti prêtaient à leurs localités, leurs noms propres, à tel point que de nos jours, ces noms favorisent leurs identification à la fois démographiquement et géographiquement. Ainsi s’expliquent les noms des quartiers suivants :

ETUDI ou ETOUDI

Situé au Nord de Yaoundé, le quartier Etudi où siège le palais présidentiel, tire son nom de l’installation des populations de la tribu Etudi dans cette localité lors des migrations Beti, bien longtemps avant l’arrivée des européens. Tous les quartiers du Nord de la ville : Mballa, Oliga, Etudi, Mfoudasi, Ekoudou, Nlongkak sont peuplés des Etudi depuis l’origine de la ville, mais c’est dans la localité dite Etudi qu’ils sont majoritaires.

TSINGA

Le véritable nom du quartier dit Tsinga aujourd’hui est Ntoungou , nom d’une rivière qui prend sa source sur les lieux. C’est le siège des Mvog Ekoussou qui se disent autochtones. Les populations de la tribu Tsinga étaient implantées à la naissance de la ville, vers l’actuel Bastos et ont été délogées vers 1936 pour l’aménagement urbain et surtout la création de l’usine Bastos. Les Mvog Ekoussou, expropriés de leurs terres pour l’implantation forcée des Tsinga, ont vu leur village changer de nom d’où le toponyme Tsinga, plus connu aujourd’hui au détriment de Ntougou. Nous tenons ces informations des patriarches Emanda  Luc et Mballa François qui nous ont exprimé simultanément leur indignation avec le récit suivant: « FOUDA André, un Mvog Ada, Maire de Yaoundé alors que sa maman (notre sœur) était Mvog Ekoussou, nous a malgré sa parenté avec nous, arraché par force le terrain afin d’implanter les Tsinga avec lesquels il avait les affinités dont nous ignorons l’origine, il semblerait qu’il avait une fiancée Tsinga qui aurait influencé sa décision, car c’est ainsi que sont les femmes.

Ce collaborateur de la colonisation et complice des blancs nous a trahis et nous a « tués » en changeant le nom de notre village Ntougou pour écrire le nom  Tsinga sur les documents et pourtant ceux-ci sont des allogènes « Mintöbö » ici. Malgré la rébellion que nous avions menée le nom Tsinga s’est finalement imposé au détriment de Ntougou qui est aujourd’hui peu connu des habitants de la capitale. Nous n’oublierons jamais le mal que FOUDA André nous a fait ».

II- Les noms liés aux migrations

 Ces noms prouvent que l’installation des peuples à Yaoundé s’est faite par des vagues migratoires. Les peuples originels de la localité ont été repoussés. Il semble que la région ait d’abord été habitée par les Bassa, chassés à leur tour par les Beti qui ont accueilli les blancs vers la fin du dix neuvième siècle.

AWAE

En langue Ewondo, « Awae » signifie « repos ». Selon nos informateurs, le quartier Awae (NB : Mvog Mbi est situé à Awae) est situé à un endroit qui servait de repos aux populations anciennes après une longue marche. C’était donc un lieu de rassemblement, un carrefour, une étape transitoire en période de migrations. Ce nom révèle que les Beti , avant de se fixer ont connu de longues migrations, cette hypothèse avancée par la tradition orale a été confirmée par les données archéologiques qui, attestent que certaines populations de Yaoundé sont originelles, mais ont été progressivement rejointes par d’autres en provenance du Nord.

Tous nos informateurs s’accordent pour reconnaître que, Awae était un lieu repos très célèbre. Cependant, ce qui échappe à la tradition orale est l’élément fondamental, le facteur, le facteur favorable qui a suscité ce lieu repos. Pourquoi les populations ont elles choisi Awae comme site repos plutôt qu’un autre ? Y avait-il des objets attrayants ? Y avait-il un point d’eau extraordinaire ?A partir de quelle période de l’histoire ce lieu a-t-il servi d’étape transitoire?  A toutes ces questions, la tradition orale est restée muette. La seule précision que nous avons pu obtenir dans nos investigations en ce qui concerne la période est que : « Cela se passait après la traversée de la Sanaga jusqu’à l’arrivée des blancs »

De toutes les manières, nous pouvons supposer qu’Awae qui était un site repos pour les populations en mouvement, rassemblerait des facteurs favorables pour jouer un tel rôle. Nous supposons qu’on y avait construit des hangars ou des tentes ordinaires pour l’accueil des populations en déplacement.

MIMBOMAN

Nom très ancien, Mimboman semble avoir la même explication qu’Awae, à la différence que, ce lieu aurait servi d’accueil pour une installation non pas provisoire, mais plutôt définitive des populations. Alors qu’Awae serait une étape transitoire, le lieu dit Mimboman quant à lui, serait une étape finale aux dires de la tradition orale. Le nom « Mimboman » viendrait  de deux termes « Min » préfixe qui signifie « les » ou « des », c’est la marque du pluriel, et « Boman » qui veut dire « arrivée »,ou « point final » ou  « aboutissement ». Etymologiquement « Min-Boman » pourrait donc signifier « les arrivées», les rencontres définitives, ou « les installations des populations ». A en croire à la tradition orale, plusieurs peuples Beti d’origine diverses se seraient rencontrés dans cette localité et s’y sont installés de façon définitive.

Parmi ces peuples, ceux qui s’y trouvent encore à l’heure actuelle sont : les Mvog Belinga, les Ehang, les Ba’aba, les Emombo, les Embouboun et d’autres groupes plus minuscules. Il y avait des peuples trouvés sur place et qui dit-on, ont disparu à cause des guerres. Ce que la tradition une fois de plus ne dit pas, c’est la date ou tout au moins la période approximative à laquelle ces peuples s’y sont rencontrés. Nous savons que cela se serait passé vers la deuxième moitié du dix neuvième  siècle puisque Dugast affirme que : « Ils étaient encore en pleine migration lorsque l’occupation allemande les obligea à se fixer ».

Il est donc évident que la fin de la migration marquant l’occupation ou la fixation définitive des peuples Beti au lieu dit Mimboman, a été provoquée par la colonisation de Yaoundé à la fin du dix neuvième siècle.

MVOLYE

Ce nom viendrait de l’expression Ewondo « Mvol ayé ». « Mvol » signifie « promesse » dans le sens de donner sa parole à quelqu’un ; « ayé » signifie « difficile »,  « dur », « compliqué ». « Mvol ayé » veut donc dire, tenir difficilement à sa parole, à ses promesses ; c’est aussi le fait de rembourser difficilement ses dettes.

L’origine de ce toponyme est contenue dans les récits que nous avons recueillis sur le terrain. Voici les grands traits qui se dégagent de la tradition orale :« Dans le lieu dit Mvolyé aujourd’hui, il y aurait un chef qui aimait contracter des dettes en biens matériels et humains : chèvres, moutons, produits agricoles, produits de chasse, filles en guise de mariage(…) auprès des habitants voisins de son village et soumis à son autorité. Mais malgré ses promesses de rembourser, il y tenait difficilement. Il fallait toujours presser pour obtenir un remboursement.

Il hébergerait parfois les gens venus demander le remboursement de leurs dettes, pendant des jours entiers et ne manquait jamais de raisons pour convaincre ses bailleurs car dit-on, il était un très bon parleur d’autant plus qu’il était « Zomeloa »(chef)

Alors on a fini par le surnommer « Mvol ayé »  et chaque fois que quelqu’un se rendait chez lui, il disait « Make a Mvol ayé » ce qui signifie « je vais batailler pour avoir le remboursement de ma dette ». C’est finalement cette anecdote qui est devenue le nom de tout son village désormais appelé « Mvolyé ». Ceci se passait bien longtemps avant l’arrivée des missionnaires »

A partir de ce récit intéressant et vraisemblable, nous pouvons supposer que les Beti de Yaoundé entretenaient entre eux, des échanges de biens et personnes avec possibilité d’échanger directement deux filles pour mariage entre deux familles après un consensus. Nous y reviendrons dans notre dernière partie.

OBOBOGO

L’origine du toponyme est lié à un homme appelé Etoundi Mbenty. Selon la tradition orale, cet homme, avait donné naissance à trois fils héritiers(l’on exclut les filles) : Essomba Mbia, Assiga Mbia et Bibougou Mbia. Ces trois fils et leur descendance, vont vivre de manière très renfermée dans leur village dans la brousse de Mvolyé. Certains informateurs disent qu’ils fuyaient les guerres fréquentes entre les peuples de leur village, d’autres disent que cette famille (Mvog Etoundi Mbenty) était constituée des avares, des gens qui ne voulaient pas partager leurs biens avec les autres populations ; bref la tradition orale ne se prononce pas assez clairement sur les raisons de ce retrait.

Très rarement, ils effectuent des sorties hors de leur domicile refuge. Ainsi, ils vont rester cloîtrés dans leur petit coin. En Ewondo, cela se dit « Obogbo » c’est-à-dire, « se nicher », « vivre dans un nichoir ». Lorsque les visiteurs voulaient se rendre dans ce village nichoir, ils disaient qu’ils vont là où les gens vivent cloîtrés.

En Ewondo, cela se dit « bod bebogo ». C’est de cette anecdote que serait issu le toponyme Obobogo qui existe bien longtemps avant l’arrivée des européens.

A partir de ces phénomènes anecdotiques, nous pouvons supposer que les Beti de Yaoundé, au moment où arrivent les blancs, savent vivre en communauté et que ceux qui s’y retirent ou se distinguent négativement, sont bien identifiés et l’on leur attribue des noms symbolisant leur attitude asociale. La colonisation va respecter certains de ces noms en évitant de les changer. C’est ainsi qu’Obobogo , de même que Mvolyé sont des villages pré coloniaux qui ont conservé leur noms jusqu’à nos jours, contrairement à d’autres villages qui vont changer d’appellation pour prendre des noms liés au phénomène colonial.

III- Les noms liés à l’activité socio-politiques

 Dans cette catégorie de toponymes, nous rangeons les quartiers tels que Nsi-Meyong, Nsam-Efoulan qui rappellent des situations sociales et politiques bien connues des populations autochtones de Yaoundé ; situations intervenues pendant la période coloniale.

NSAM

En langue Ewondo « Nsam » signifie « étendue de… » ; autrefois située dans la forêt de Mvolyé, cette localité a été aménagée à la naissance de la ville pour la construction des maisons qui apparaissaient alignées les unes après les autres. Tout ceci formait un village étendu, où les maisons se suivaient sans interruption jusqu’à Efoulan, d’où le nom de Nsam-Efoulan utilisé de façon vulgaire à Yaoundé.

EFOULAN
Ce nom vient de l’expression Ewondo « Efoulan Meyong » qui signifie « brassage ou mélange des populations d’origines diverses ». Le quartier Efoulan, situé dans l’ancien village de Mvolyé, a abrité le domicile du chef supérieur des Ewondo et des Bene appelé Charles Atangana(1883-1943). Son domicile construit à étage selon le modèle allemand, unique en son genre à Yaoundé, aujourd’hui abandonné pour de raisons moins évidentes, est situé au carrefour Efoulan entre la mairie et la sous-préfecture de Yaoundé troisième.

C’était la chefferie où les populations venaient se rassembler pour des raisons diverses. Certains venaient causer avec le chef Atangana Charles, d’autres venaient lui soumettre des litiges qu’il devait trancher, d’autant plus qu’il était président de « l’arbitrage indigène ». Un autre groupe de personnes formé de ceux qui ne pouvaient pas payer les impôts, venaient travailler à la chefferie en compensation de leur insolvabilité. Ce dernier groupe de visiteurs était formé de ceux qui venaient s’y installer définitivement pour rendre des services au chef et être sous sa protection. Ce groupe tout aussi considérable était composé de gens qui n’étaient  , ni plus ou moins des esclaves appelés « Belo’o ». Ces populations qui venaient gonfler les effectifs de la famille du chef Charles Atangana formaient une grande foule et était originaire de quatre coins de la circonscription du Nyong et Sanaga, région dans laquelle s’étendait son commandement. Ce qui faisait de ce chef, l’indigène le plus connu, le plus populaire de la province du Centre Cameroun. C’était le « Meyong Meyeme» (connu de tous les peuples) de tous les Beti.

Son domicile prit donc à juste titre, le nom de « Efoulan Meyong »(rassemblement, brassage des peuples). Tous les témoignages recensés de part et d’autre de la capitale s’accordent pour expliquer l’origine de ce nom d’où sa certitude.

NSI MEYONG

Ce toponyme a une explication évidente. En Ewondo, « Nsi Meyong » signifie « ce qui effraie les peuples » ou « épouvantail des populations ». Il vient de deux mots : « Nsi », qui veut dire, « effrayer ou épouvanter» et « Meyong » qui signifie « peuples ou tribus ».Ce nom, de même que celui d’Efoulan, a pour origine, le chef supérieure Charles Atangana qui était connu sous le nom de «Meyong Meyeme» comme nous l’expliquions plus haut.

Tous les peuples de la région du Nyong et Sanaga le connaissaient et tous devaient avoir peur de lui, car il était digne de respect. C’est pourquoi l’évocation du nom « Meyong Meyeme » effrayait («Nsi») et faisait trembler tout le monde.

Nul ne pouvait s’opposer à sa décision, car, en sa qualité de président du tribunal indigène, il disait lui-même, qu’il était(en 1914) : « le premier notable indigène de toute la circonscription de Yaoundé(…) commissaire de l’administration allemande devant les indigènes ».

Charles Atangana avait donc une influence inexorable sur ses subordonnés. C’était le «trait d’union entre l’autorité et les chefs indigènes »

Pour les indigènes, il était le «  chef de terre » et l’on dit qu’il avait des pouvoirs maléfiques, puisque propriétaire d’une fée. Voici l’un des récits que nous avions recueillis au cour de nos investigations. Ce récit intéressant quoique mythique tente d’expliquer avec une probabilité étonnante, l’origine de la mort du chef supérieur :

«Charles Atangana disposait d’une fée qui était la source de son prestige et de sa puissance. Cette fée (femme blanche) était assise dans une grosse bassine d’eau à l’intérieur de l’une de ses chambres dont il avait seul ,l’exclusivité d’y pénétrer. C’était une chambre sacrée dont il détenait lui-même les clés et quiconque osait toucher à ces clés risquait la mort disait-il. Ceci faisait de lui un homme mystique, d’où la curiosité de ses proches collaborateurs. Un jour, très pressé de rencontrer le blanc (commissaire de la république ?) avec qui il avait un rendez-vous très important, il ressortit de sa chambre sacrée et oublia la clé accrochée sue la porte. Mal lui en pris car, cette erreur monumentale lui en sera fatale, dans la tradition Beti, l’on dit que la magie ne tue pas, ce sont plutôt les interdictions qu’elle impose qui tuent. En effet, l’un de ses serviteurs, très curieux et très courageux, décida d’ouvrir la porte et entra dans la chambre énigmatique pour y découvrir le mystère qui y était caché. L’homme y vit une «  femme blanche » (fée), assise sur une grosse bassine d’eau et ressortit rapidement, effrayé par ce qu’il venait de découvrir. Charles Atangana à mi-chemin pour le rendez-vous, constata qu’il avait oublier la clé de sa chambre sacrée et rentra brusquement pour la récupérer. Il entra encore dans la chambre sacrée et trouva sa fée qui lui déclara : « tu as transgresser mon  interdiction et tu m’as fait honte ». Aussitôt, la fée disparut et quelque jours plus tard, Charles Atangana mourut subitement après une brève maladie»

Ce récit, bien qu’il soit mythique, mérite une analyse historique dans la mesure où il nous a été relaté par la vieille Beyala Dorothée âgée de plus de quatre vingt ans et repris à quelques nuances près par Nanga Elisabeth, née vers(1900). D’autre part, certains phénomènes irrationnels que l’on observe à l’heure actuelle au domicile de l’ancien chef supérieur suscitent des interrogations. En effet, 55 ans après sa mort, la : « fée de Charles Atangana fait encore des ravages dans son domicile ».

L’on pourrait trouver ici, une explication acceptable des pouvoirs mystiques de « Meyong Meyeme », d’autant plus que plusieurs personnalités parmi lesquelles, l’ancien maire d’Efoulan, refusent de se prononcer au sujet de cet abandon. Il en est de même pour les membres de la famille de Charles Atangana qui, semble-t-il, sont eux-mêmes  effrayés mais qui refusent de dire pourquoi le palais qui est dans leur terroir est inhabité.

De toutes les manières, au regard des phénomènes irrationnels ci-dessus évoqués, il en ressort que le toponyme « Nsi Meyong » nom du quartier situé au Sud de Yaoundé est né de l’hégémonie que Charles Atangana exerçait sur les populations, la peur et le respect qu’il suscitait. C’est ainsi que l’on a donné le nom de Nsi Meyong à son terroir qui l’a jusqu’à ce jour.

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1 commentaire »

  1. [...] l’histoire des noms des quartiers de la ville de Yaoundé. Le premier article est ici, et le deuxième par [...]

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