Histoire des noms des quartiers de Yaoundé (3/3)

Dernier aticle de la série sur l’histoire des noms des quartiers de la ville de Yaoundé. Le premier article est ici, et le deuxième par là.

Bon plongeon dans l’histoire…

I- Les noms liés aux activités economiques

Dans cette catégorie de toponymes, nous donnerons la signification aux noms de quartiers suivants : Bastos, Briqueterie, et Nlongkak.

QUARTIER BRIQUETERIE

Ce quartier tire son nom de l’atelier de briqueterie implanté à ce lieu appelé primitivement «Ekoarazog»(les traces ou empreintes des éléphants). Cet atelier y a été implanté pendant la période allemande. Le rapport de Von Puttkamer du 29 Janvier 1897 souligne qu’à Yaoundé, « au pied de la colline, se trouve sur le marigot, une briqueterie qui fournit de briques pour la construction, 10.000 briques peuvent être cuites une seule fois ». Cette briqueterie dont les derniers vestiges ont disparu aujourd’hui, a participé pour beaucoup à la construction des infrastructures de la capitale et était l’une des bases de l’activité économique de Yaoundé pendant la période allemande. Dès l’origine, ce quartier a été le lieu d’installation des autochtones, principalement les originaires du Nord appelés ici « Haoussa ». En 1960, ce quartier renferme plus d’immigrés(65%) que d’autochtones d’où le nom de « Quartier Haoussa » qu’on lui a attribué.

BASTOS

Le quartier Bastos comme celui de la Briqueterie tire son nom de l’usine Bastos. Il s’agit de la manufacture de cigarettes qui s’installe au Nord-ouest de la ville en 1936. Cette entreprise recrutait essentiellement des jeunes ; lors de ses premières années, l’âge moyen des salariés était de 32 ans ; 10% de salariés avaient une formation secondaire en 1960, 7% une formation technique et plus de 40%, une simple instruction secondaire. En 1950, l’entreprise employait un personnel dont le nombre s’élevait à deux cent (200) L’usine Bastos dont les infrastructures d’installation existent encore est aujourd’hui occupée par la société de manufacture de cigarettes L&B.

NLONGKAK

Ce toponyme vient de deux expressions : « Nlong » qui veut dire « ligne de… » ou « rang de… » et «kak » qui désigne le bœuf en langue Beti. Dons étymologiquement, « Nlongkak » signifie « ligne de bœufs ». Ce toponyme est né vers la fin de l’époque allemande, avec l’arrivée massive des originaires du Nord appelés « Haoussa », qui trouvent dans cette de Djoungolo, un lieu propice au pâturage de leurs bœufs venus de l’Adamaoua et qu’ils vendent dans cet endroit. « Nlongkak » était donc un marché où l’on pouvait se procurer la viande de bœuf. Malheureusement pour nous, au cours de nos investigations, nous n’avons pas pu connaître les prix de cette viande, de même que les modalités de commerce. C’est là que se sont étalées les limites de la tradition orale.

II- Les noms liés à l’installation des populations

Ce sont des toponymes qu’on a donné aux quartiers dits d’immigration. Nous nous pencherons principalement sur l’origine des noms Mokolo, Nkol Eton, Quartier Haoussa, Quartier Bamiléké, Quartier Bamoun.

NKOL ETON

« Nkol Eton » ou « colline des Eton » en Ewondo est un toponyme né pendant la colonisation française. Le choix de ce nom se justifie par son caractère de quartier d’immigration. Sous-quartier de Nlongkak, Nkol Eton n’est inclus dans le périmètre urbain que depuis 1948, par un arrêté du haut commissaire de la république française au Cameroun, agrandissant le périmètre urbain de Yaoundé. Ce quartier tire son nom de l’envahissement de la colline de Nlongkak, par les Eton originaires  de la Lékié ». La déclaration de Delpech est significative :  « Ressentant le besoin de mieux se rassembler pour défendre des intérêts communs face à l’administration coloniale et ses intermédiaires, les immigrés de la Lékié  obtinrent de se regrouper à Nlongkak où fut ensuite installé le représentant de la  chefferie supérieure des Eton. C était en 1938 sous le gouverneur Boisson »

MOKOLO

Le quartier nommé Mokolo aujourd’hui est situé dans une localité incluse dans l’ancien village appelé Messa. Le nom « Mokolo » est né d’une situation particulièrement intéressante dont nous ont évoquée  les récits recueillis sur place.

Dans les années 1930-1932, les populations allogènes (les « Mintobo ») originaires de l’arrière pays, cohabitaient avec les Mvog Ada, peuple autochtone à l’endroit où se trouve l’hôtel de ville actuel. Ne se sentant plus en sécurité à cause de ces «envahisseurs » ,les Mvog Ada entreprennent une lutte pour chasser ces immigrés qui occupaient leur terrain. Pour mettre fin à ce conflit, l’administration française a décidé de déloger ces allogènes et de les recaser ailleurs. Parmi ces populations délogées on compte les Bassa ,les Babouté, les Bamiléké, les Maka, les Yambassa, les Eton…

Le lieu dit Mokolo, situé alors en pleine brousse de Messa, a été choisi pour abriter ces « délogés » qui, ne voulant pas se déplacer, ont estimé qu’on les envoyait très loin à Mokolo comme s’ils allaient à l’Extrême Nord à pied. Ce déplacement forcé était pour eux, un calvaire , une sorte de prison comme celle située au Nord-Camaroun, à Mokolo d’où ce nom qu’ils ont évoqué et qui était inconnu des autochtones. Ainsi donc, cette localité de Messa a pris le nom de Mokolo de l’Extrême Nord Cameroun par assimilation.

Ce récit qui nous a été relaté par Mr Henri Effa  est d’une probabilité vérifiable. Il nous a été repris sans contradiction par Mr Anguissa Jean-Pierre  avec une seule nuance. Pour Mr Anguissa, ce n’est pas le conflit entre les Mvog Ada et les allogènes qui a provoqué le déplacement forcé des populations, puisqu’il déclare que « les populations ont été déplacées par l’administration coloniale pour une nécessité due à l’aménagement urbain ». Cette nuance ne met pas en contradiction les deux témoignages, puisque tous deux font état du déplacement forcé des populations et de l’origine septentrionale du toponyme « Mokolo ».

Le quartier Mokolo devenu plus tard, quartier commercial a d’abord été le quartier d’immigration de la capitale et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on y retrouve aujourd’hui plus d’immigrés que d’autochtones.

Quant aux autres quartiers dits d’ « immigration », nous pouvons tout simplement dire qu’ils symbolisent le regroupement au sein d’une localité, des ressortissants  d’une même région. L’administration coloniale avait favorisé de tels regroupements  pour éviter des conflits pouvant nuire à l’action coloniale. Delpech fait cette remarque lorsqu’il déclare : « L’administration coloniale à incité les immigrations à se rassembler par régions et par ethnie pour éviter les conflits »

Ainsi nous avons le quartier Bamoun (flanc méridional de la Briqueterie), le quartier Haoussa (Briqueterie Ouest), le quartier Bamiléké (Madagascar).

III- Les noms historiques

Sous le terme « historique », nous regroupons tous les noms donnés en souvenir des Evènements historiques biens connus qui auraient particulièrement éprouvé les populations locales pendant la période coloniale. Notre attention portera sur les quartiers Etoa-Meki, Obili, Madagascar et Dakar qui ont chacun une explication digne d’intérêt.

ETOA-MEKI

Ce toponyme signifie étymologiquement « marre de sang » car « Etoa » désigne la « portion » ou la « mare » et « Meki » veut dire « sang » en langue Ewondo.

De toutes les versions qui expliquent l’origine de ce nom, il en ressort l’identification d’un lieu où il y a eu effusion de sang pendant la période coloniale allemande. Voici trois récits que nous avons recueillis sur le terrain et de source différentes :

« Etoa Meki rappelle la mort sanglante d’un Mvog Ada nommé Onambélé Nku. Il est trahi par son cousin Omgba Nsi auprès des colonisateurs allemands. Ce dernier indique la cachette où il s’était réfugié. Onambélé Nku était recherché pour subversion contre l’administration coloniale. Un jour, alors que la femme du recherché se rendait dans la cachette pour lui donner à manger, les soldats allemands lui emboîtèrent le pas, tombèrent sur le pauvre réfugié et le décapitèrent impitoyablement. Le sang qui coulait abondamment de son corps, s’étala par terre et resta plusieurs jours sans disparaître. Ceci constitua une mare de sang que la population curieuse venait contempler. A ce lieu, on donna le nom d’ « Etoa Meki »(mare de sang) qui devient l’appellation de tout un village devenu aujourd’hui quartier »

Le deuxième récit qui fait aussi allusion à une effusion de sang nous a été relaté de la manière suivante :

« Vers 1906-1907, les Mvog Ada ,expropriés de leurs terres sont expulsés de leurs territoire( la colline administrative actuelle jusqu’au dispensaire de Messa), sont obligés de s’installer dans l’actuelle localité qui porte leur nom, ainsi que dans celle qui porte le nom Etoa Meki. Les Mvog Ada indignés, se décidèrent de chasser les allemands par des moyens mystiques. Ils auraient enfoui une tête de chèvre qui devait anéantir les colonisateurs. Mal leur en a pris, car, ils furent trahis par l’un de leurs frères qui dévoila le secret aux allemands. Alors, la réaction allemande a été aveugle ; toutes les personnes impliquées dans cette « affaire noire » ont été pendues et égorgées publiquement dans un endroit où resta une mare de sang d’où, le nom « Etoa Meki »

La troisième version nous a été  racontée en ces termes : « En 1907, les Mvog Ada étaient fâchés d’avoir perdu le prestige qui leur revenait, au profit d’un Mvog Atemengue(Charles Atangana). Les privilèges donnés à Charles Atangana devaient leur revenir dans la mesure où, c’est l’un des leurs nommé Essono Ela, qui  avait offert le terrain aux allemands. Ils complotèrent pour empoisonner Charles Atangana. Mal leur en pris puisque le complot a été révélé et pour ce fait, six notables Mvog Ada  furent égorgés publiquement. A cet endroit, il resta une mare de sang qui ne s’évaporait pas rapidement ».

Faute de trancher au terme de ce récit, nous remarquons néanmoins que les trois versions pourraient bien être vraies sans s’exclure mutuellement, un évènement chevauchant un autre. En effet, le fait historique qui en ressort est que le nom Etoa Meki, est lié à une effusion de sang qui a eu lieu pendant la période coloniale allemande, bien que la tradition orale soit moins claire et moins précise sur l’origine et la manière dont se déroulés les évènements sanguinaires.

OBILI

L’explication du toponyme « Obili » est plus évident et ne fait l’ombre d’aucun doute dans la mesure où, tous les témoignages sont concordants. « Obili » vient de la déformation du terme français « Obligatoire ». C’est un nom né d’un évènement bien connu du temps colonial. Selon nos informateurs, c’est vers 1934 que les Mvog Atemengue, les Ndong et les Enveng ont été expropriés de leurs terres et déplacés « Obligatoirement » de leur village, basé sur la zone actuellement occupée par l’assemblée nationale et le camp militaire. Ceci pour satisfaire les intérêts coloniaux. Les populations précitées furent parquées au quartier actuel portant l’étiquette « Obili ». Pour s’y rendre, ils disaient qu’ils se déplacent « Obligatoirement » en Ewondo « Obili », d’où ce nom qu’ils ont gardé en souvenir .

 MADAGASCAR

Madagascar  et Dakar sont des noms importés. Madagascar, aux dires de nos informateurs, fait allusion à l’île de Madagascar située dans l’Océan Indien. Certains pensent que ce nom est d’origine coloniale en ce sens que ses promoteurs sont des tirailleurs provenant de l’île de Madagascar qui accompagnaient les colons dans leur exploration. Les colonisateurs auraient exproprié le terrain aux autochtones au lieu dit Azegue pour la construction d’un camp de fonctionnaires qui a d’abord abrité les travailleurs malgaches. Ce camp par rapport aux cases traditionnelles situées à son voisinage était « très bien construit et modernisé. C’était un îlot  de bonheur dans un monde de misère » d’où le nom de l’île de Madagascar donné à cette construction « moderne ».

Ce camp dit « lotissement des sources » dont la plupart des constructions étaient de type qualifié de « wagons de chemins de fer accolés » par Denis(J) a été la première réalisation de la S.I.C. en 1956. D’abord entaché d’erreurs psychologiques comme la constructions des cuisines communes, ce camp a été réaménagé avec des travaux d’infrastructures qui lui ont manqué au départ et ses appartements ont été vendus de nos jours aux particuliers.

 DAKAR

Dakar est né dan les mêmes circonstances que Madagascar et a ipso facto, presque la même explication. C’est un nom qui aurait été importé d’Afrique Occidentale aux dires de nos informateurs. En effet, il semble que les français auraient gardé un bon souvenir d’Afrique Occidentale et particulièrement du Sénégal, si bien que les tirailleurs en provenance de cette région et accompagnant les colons auraient été installés dans un camp bien construit et « luxueux », à un endroit de la localité de Mvolyé. Mr Anguissa affirme que les français, pour avoir gardé de bons souvenirs du Sénégal, désignaient tous les noires  par le nom de « Sénégalais ». Ce camp de fonctionnaires construit vers 1954, aujourd’hui modifié et dont les logements ont été vendus aux particuliers, aurait reçu le nom de Dakar en souvenir de la Capitale du Sénégal, cité moderne d’Afrique Occidentale.

Notons que, pour l’origine « extérieure » des toponymes de Dakar et de Madagascar, si on peut faire foi aux sources orales en présumant certains faits, il serait néanmoins imprudent de les affirmer avec certitude. Car, le témoignage oral a été étalé une fois de plus ses limites en laissant certaines questions sans réponses : quel était le nombre tout au moins approximatif des tirailleurs de Dakar, de Madagascar ? quel était leur statut ? quel est l’activité qu’ils exerçaient au Cameroun ? que sont-ils devenus après la colonisation ? A toutes ces questions, la tradition orale a affirmé son ignorance.

Nous pouvons supposer que les colons français ont donné les noms de Dakar et Madagascar aux camps des fonctionnaires qu’ils avaient construits respectivement à Mvolyé et à Messa-Azegue parce que ces constructions « luxueuses » auraient des ressemblances à celles qu’ils avaient laissées à Dakar au Sénégal et à Madagascar dans l’Océan Indien. Les colons français ne seraient donc pas en compagnie des tirailleurs sénégalais et malgaches uniquement.

Voilà en clair la typologie et l’explication des noms des principaux quartiers de Yaoundé. Une explication qui s’est fondée sur des données immédiates que pourrait suggérer, symboliser et même identifier un nom de localité, parfois sur la signification intrinsèque des toponymes ; une explication qui s’appuie en somme sur l’histoire et l’étymologie des termes.

Ce travail est le fruit d’une collaboration avec Monsieur Dominique OBAMA, Professeur de Lycées et collèges d’enseignement secondaire  général en service au CES de Yaoundé III. Pour plus de renseignements, vous pouvez le contacter à l’adresse suivante :

OBAMA Dominique – PLEG- BP 6168 Yaoundé

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Il y a 8 commentaires en ce moment. »

  1. [...] Histoire des noms des quartiers de Yaoundé (3/3) janvier 28th, 2008 | by Nino | 116 Clic(s) [...]

  2. L’importance de ce travail pour la mémoire collective et l’histoire n’est plus à démontrer laissez moi cepedant saluer la maniére dont ce travail a été mener, puissiez vous continuer à progresser sur les chemins du passé.

  3. Felicitation pour votre travail. Mais jaurais souhaite egalement avoir les infos sur les quatiers comme Messassi; Oyomqbang; Nkolbisson et autres

  4. La culture camerounaise vie grâce à des informations pareilles

  5. Bon document historique. Seule exception. Je croyais que »  Obili»  venait de »  A BILI»  en beti : arreter, attrapper.Obili signifierait donc poste d’interception.
    Un poste de controle installe par Omgba Bissogo farouche adversaire du Major Dominik.

  6. merci pour votre travail et vos differentes informations meme si le temoignage oral a peut etre ses limites c`est deja mieux que rien

  7. Les mots me manquent pour féliciter votre initiative.

    Des actes pareils nous permettront de livrer notre histoire au monde entier. C’est une participation significative sur la toile pour le développement de notre pays.

    Je crois qu’un travail fait avec application doit être toujours appréciée à sa juste valeur.

    Je m’en réjouis de découvrir ce site, cela me permettra d’avoir plus ample information historique sur les noms des quartiers de Yaoundé que j’ignorais avant.

    Je souhaite que se soit ainsi pour toutes les villes du Cameroun, Car un pays sans passé est un pays sans avenir…

  8. c est avec joe que je découvre ce site et profite pour feliciter ceux qui ont eu cette brillante idée de sauvegarder la mémoire collective passée et actuellle des habitants de la

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