Témoignage de Jean-Bosco TALLA: Comment j’ai été torturé à Zoétélé
Ce témoignage du journaliste Jean-Bosco Talla, récemment victime d’une situation kafkaïenne a été reçu par mail par 2Omai.net
***************************************
Bonjour, cher(es) camarade(s) combattant(es), ami(es), collègue(s), confrère(s) et consœur(s)
Prenez un peu de temps pour partager avec moi et certains de vos amis, connaissances et/ou collègues le récit de mon odyssée à Zoétélé.
Tenant compte des reproches faits à nos journalistes, la rédaction de notre journal avait décidé d’axer le travail des journalistes sur les enquêtes et les investigations sur le terrain. C’est ainsi qu’après la publication par la presse nationale de la liste des 64 personnalités présumées coupables de crime économique, nous avons décidé de nous pencher sur les indices visibles qui pouvaient justifier la présence du nom de telle ou telle personnalité sur ladite liste. Nous avons choisi comme paramètres le train de vie, les biens et avoirs de chaque personnalité.
Dans notre édition du 21 janvier 2008, nous avons publié une première partie des résultats de nos enquêtes. Après cette publication, des informations parvenues à notre rédaction nous faisaient état des châteaux, évalués à plusieurs centaines de millions de francs cfa, de quelques personnalités dont les noms figurent sur la liste sus-évoquée et indiquaient que Zoétélé est un site intéressant pour les investigations engagées. En même temps, des informateurs anonymes nous faisaient savoir que M. Polycarpe Abah Abah avait fait goudronner la route qui mène chez lui, qu’il a construit le Collège d’enseignement secondaire (Ces) de son village, qu’il possède un domaine impressionnant et qu’il a construit toutes les maisons de son village. Aussi, un informateur anonyme visiblement proche de Monsieur Abah Abah nous affirmait-il au téléphone que nous ne nous sommes pas intéressés aux propriétés d’un dignitaire du régime qui possède un vaste domaine à Odza (une banlieue de Yaoundé) à l’intérieur duquel il existerait une piscine et qu’il est en train de construire une merveille au Centre de Zoétélé. C’est donc dans le souci de recouper toutes ces informations que nous avons choisi Zoétélé comme deuxième étape de nos investigations.
Le 12 février 2008, je décide de descendre sur le terrain. Par prudence, je me fais accompagner par un stagiaire, Guemeté Hervé, étudiant à l’université de Yaoundé I. Nous arrivons dans cette localité ce même jour autour de 10h15mn. Faut-il le souligner, c’est pour la première fois que nous mettons pieds à Zoétélé.
Arrivés dans cette localité, je demande au stagiaire qui m’accompagne de rester au centre commercial et sollicite l’aide d’un moto-taximan qui maîtrise la localité. Celui-ci me fait savoir que les villages de certains ministres et personnalités originaires de la localité sont assez éloignés du centre commercial, mais que celui de M. Abah Abah est situé à 7km. C’est alors que je décide de commencer par le village de l’ex-Minefi afin d’infirmer ou de confirmer les informations reçues.
Il est environ 10h45 lorsque nous arrivons en plein cœur de Mehila, village de M. Abah Abah. Le moto-taximan me présente ce village et s’arrête à l’entrée de la servitude qui mène à sa résidence, la barre de fer qui barre l’entrée de son domaine étant située à environ 50 m de l’axe central. Le moto-taximan hésite d’emprunter cette servitude. Mais, je lui demande d’avancer. Il avance. 15 à 20 m plus loin, c’est-à-dire à 30 m environ du domaine limité par la barre de fer, qui indique le domaine de M. Abah Abah, nous sommes stoppés net par une femme en activité dans son champ qui nous demande de rebrousser chemin. Nous nous exécutons sans regimber. En même temps, un homme sort du champ quelque chose comme un gourdin en main et nous demande de le rejoindre dans son boukarou situé juste à 3 m environ de l’axe principal. Nous y pénétrons et soudain je suis assailli par.une meute en furie armée de gourdins qui menace de me lyncher au cas où j’étais journaliste ou un espion.
Je comprends tout de suite que les journalistes ne sont pas les bienvenus et que pour préserver ma vie, je ne devais pas me présenter comme journaliste. Je décide alors de me présenter comme étant un étudiant de l’université de Boston arrivé au Cameroun pour des recherches personnelles. Je suis séquestré et certains de mes effets sont confisqués. Je subi un interrogatoire musclé et serré. Le journal La Nouvelle Expression du 06 février 2008 trouvé dans mes effets laisse planer un doute sur mon identité. Mon nom, mon origine ethnique (je suis bamiléké) aggravent ma situation. Même le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune, les hebdomadaires Marianne et Jeune Afrique, la revue Sciences humaines et l’ouvrage La rumeur d’Orléans d’Edgar Morin, trouvés dans mon sac ne m’aident pas beaucoup.
Au contraire, la foule s’agrandit et la menace devient persistante. Je persiste dans ma logique espérant qu’ils m’amèneront à un endroit où en sécurité, je pourrais dévoiler mon identité véritable. Après environ 4 heures de séquestration, ils décident de fouiller tout mon sac après m’avoir obligé de leur acheter une carte téléphonique qui leur a permis d’appeler un certain PG (Procureur général) et à donner 5000 Fcfa au moto-taximan. Ils retiennent mon dictaphone, mes téléphones portables et le cordon de mon appareil photo qui jusque là était accroché à ma ceinture. Ensuite, ils réquisitionnent des motos qui nous conduisent à la brigade de gendarmerie. Ils m’obligent à donner 3500 cfa aux motos réquisitionnées. C’est en cours de route, me sentant en sécurité, que je dévoile mon identité véritable.
Nous arrivons à la brigade au moment où le commandant de compagnie effectue une visite de travail. Mes gardes du corps de circonstance posent leurs problèmes et il leur est demandé d’attendre la fin de la visite du commandant de compagnie. A la fin des travaux, le commandant de compagnie me reçoit dans le bureau du commandant de brigade. Dans un premier temps, il semble très compréhensif et me prodigue quelques conseils. Il demande quand même que je sois entendu sur procès verbal. Puis, il se retire pour téléphoner. Ensuite, il revient, fait volte face et ordonne que l’audition soit suspendue et qu’elle soit renvoyée à demain. Pour terminer, il demande qu’on me jette en cellule. Les gendarmes récupèrent mes effets, me demandent de me déchausser, d’enlever ma ceinture et de rejoindre la cellule.
Faut-il le souligner, avant d’entrer en cellule, j’avais fait appel au jeune stagiaire qui m’accompagnait à qui je voulais remettre les clés de mon domicile et lui demander de retourner sur Yaoundé. Malheureusement, arrivé à la brigade, il est lui aussi arrêté et jeté en cellule sans ménagement. Vers 21h45 mn, une voiture se gare dans la cour de la brigade de gendarmerie. Quelques instants après un gendarme vient me chercher dans ma cellule. Il m’est demandé de décharger mes effets comme si je devais être libéré. Compte tenu de l’heure avancée, j’hésite et tente de résister. En vain. Ma surprise est grande lorsque soudain ils me mettent les menottes, me bandent les yeux à l’aide d’une étoffe blanche, éteignent la lumière et me conduisent vers la voiture qui venait juste de se garer quelques instants auparavant. Menotté, les yeux bandés, je suis conduit vers une destination inconnue, le stagiaire étant toujours en cellule. Après des heures de voyage, les yeux toujours bandés, la voiture se gare définitivement vers 01 heure du matin. Nous sommes le 13 février 2008. C’est à ce moment que mes yeux sont débandés et que je me rends compte que je me retrouve à Douala à la légion de gendarmerie de Bonanjo, non loin d’Ecobank. Le jour se lève. Mes geôliers attendent quelqu’un. Je ne sais qui.
Celui-ci arrive vers 10 heures. Après un entretien avec mes compagnons d’un autre genre, cette personnalité, arrivée dans une grosse cylindrée blanche (VX), demande qu’on me conduise à la brigade de gendarmerie du Port Nord. Là-bas, la gendarme en service a-t-elle à peine commencé à m’enregistrer pour une probable garde à vue qu’il lui est demandé de stopper et de me conduire à la base maritime. Ce qui est fait immédiatement. Le même scénario se reproduit à la base maritime. Soudain, il nous est demandé de rebrousser chemin et de retourner à Zoétélé.
Nous partons de Douala aux alentours de 11h45 mn, marquons un arrêt à Ekounou (Yaoundé) pour faire le plein d’essence et rejoignons Zoétélé vers 16h50 mn. De Douala à Zoétélé, je n’avais plus les yeux bandés, mais j’étais toujours menotté. Arrivé à Zoétélé, je suis légèrement brutalisé par le gendarme de garde qui a systématique refusé de me permettre de prendre mon médicament. Le 14 février 2008, le commandant de brigade arrive un peu plus tôt à son lieu de service. Je sollicite le rencontrer. Il ordonne qu’on me sorte de la cellule. Je le rejoins dans son bureau. Je lui pose mon problème et lui fait savoir que depuis trois jours je n’ai rien mangé. Je cherche ensuite à savoir ce qu’on me reproche. Il m’écoute sans dire un mot puis demande qu’on me laisse au secrétariat. Vers 11 h30mn, l’un de ceux qui m’avaient séquestré le 12 février et conduit à la brigade de gendarmerie arrive en courant et se dirige tout droit vers le bureau du commandant de brigade. Quelques instant après son départ, le commandant de brigade me convoque dans son bureau et me met au courant d’une plainte que M. Abah Abah a porté contre moi pour « violation de domicile et tentative de vol aggravé ». Il me fait prendre connaissance de ladite plainte vraisemblablement antidatée.
Par la suite, il m’informe de quelques-uns de mes droits et reprend mon audition à un rythme supersonique. C’est aussi en ce moment qu’il me permet de joindre pour la première fois, depuis trois jours, mes parents, amis et avocats. A la fin de l’audition, il libère le stagiaire, qui a été abusivement mis en cellule sans être auditionné, et me défère devant le procureur à Sangmélima où nous sommes arrivés aux environs de 17 heures. Après un bref passage dans une cellule au parquet, le procureur de la République, M. Gonondo Bladi, ordonne ma garde à vue au commissariat central de la ville. Le 15 février 2008, le procureur de la république me fait venir dans son bureau où je réponds à ses questions. Après mon audition, il m’achète à manger et à boire. Puis s’isole dans son bureau en me laissant libre de mes mouvements sous l’œil vigilant, mais discret, d’un gendarme. Entre temps, informés de notre arrestation, les responsables du Programme concerté pluri-acteur (Pcpa), sous la diligence de Benoit Essiga et du coordonnateur de l’équipe technique dudit Programme, avaient promptement réagi en mettant sur pied un comité de vigilance, de suivi et d’alerte, en informant les membres du réseau des organisations des sociétés civiles française et camerounaise, les médias et en commettant un avocat, Maitre Togue, à ma défense. Celui-ci a été rejoint par Maitre Binyom. Aux environs de 11h20mn ce 15 février, Maitre Togue et Maitre Binyom arrivent à Sangmelima. Ils sont reçus par M. le procureur qui, après un bref entretien, leur demande de repasser vers 15 heures.
En attendant, nous faisons un tour dans un restaurant de la ville, non loin du bureau du procureur de la république, accompagnés du gendarme. A cette heure, mes avocats me conduisent dans le bureau du procureur qui me laisse en liberté en exigeant de mes avocats qu’ils s’engagent par écrit pour me présenter devant lui le jeudi 21 février à 09 heures. Le jeudi 21 février 2008, à 09 heures, comme convenu, nous nous retrouvons, Me Togue et moi, devant le procureur de la république qui déclare que nous sommes arrivés plus tôt. Il nous demande de repasser vers 11 heures parce qu’il n’est pas encore prêt. Me Togue lui fait savoir qu’il avait une audience devant le tribunal militaire à Yaoundé. Le procureur de la république nous demande de revenir à 09h30. A cette heure, nous revenons le voir. Mais, il n’est toujours pas prêt. Il nous demande plutôt de faire un tour en ville en attendant qu’il nous rappelle sur le téléphone portage de mon avocat. Après une courte promenade dans la ville de Sangmelima, nous décidons de nous garer en attendant l’appel du procureur. 30 minutes environ après, il vient à passer et se gare non loin de notre véhicule. Il fait appel à mon avocat et nous demande de rentrer à Yaoundé. Car, dit-il, il cherche encore. Il n’hésite pas à nous dire que la décision ne dépend pas de lui. Me Togue, interloqué, cherche à connaître la date du prochain rendez-vous.
Il lui fait aussi savoir que je suis pénalisé dans mes activités parce que mon matériel de travail (deux téléphones portables, un dictaphone, un appareil photo numérique et son cordon) reste sous scellé. Une manière de chercher à savoir si je pouvais entrer en possession dudit matériel. En réponse, le procureur de la république nous demande de rentrer à Yaoundé, qu’il nous appellera. Il est environ 10h20 lorsque, nous reprenons le chemin de retour. 12h30 nous sommes à Yaoundé. Constat : c’est le statu quo ante. Je ne sais toujours pas, 10 jours après les événements malheureux survenus à Zoétélé, si je suis inculpé et quelles sont les charges retenues contre moi. Nous sommes toujours au stade des allégations de M. Polycarpe Abah Abah.
Jean-Bosco Talla


Ping par Demande d’une commission d’enquête pour torture sur le citoyen Jean-Bosco TALLA | COMICODI le 4 mars 2008:
[...] Le COMICODI demande au vice-premier ministre et au ministre de la justice Ahmadou Ali, qu’une commission d’enquête soit mise sur pied pour faire la lumière sur la détention du journaliste Jean-Bosco TALLA. Le récit de la victime est disponible ici. [...]
Commentaire par NGANKAM le 5 mars 2008:
drôle de pays de libertés.
Commentaire par Abo Mohammadou le 28 juin 2008:
Je dis et je repéte ,que je vis au cameroun et je trvaille au Port Autonome de Douala . Je suis bouleversé par la tortur au cameroun. Preuve à l’appui, j,ai vu comme à la base navale de Douala et au poste de gendarmerie du Port Nord comme on torture les citoyens cameronais qui meurent à petit feu.
Une descente des ong dont l’ACAT où je suis membre actif n’a toujours rein donné pour cesser ces bavures.
Qu,on fasse la lumiére sur ce que vient de vivre notre compatriote Bosco Talla
Abo Mohammadou
BP: 4020
Port Autonome de Douala