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Crise sociale au Cameroun: le point de vue du professionnel de la communication Gabriel Koueni


La peur étant bonne conseillère, nous nous sommes permis, dans la solitude du penseur craintif pendant les jours de vacances obligatoires que nous ont imposées les émeutiers urbains, de réfléchir sur un des aspects de cette crise sociale.
Nous versons au débat cette réflexion, peut-être naïve mais contributive à l’analyse des causes de ce mouvement d’humeur.
Nous nous intéressons ici au profil des émeutiers, à la responsabilité collective de cette crise, aux moyens et méthodes de communication utilisées avant et pendant la crise et suggérons quelques pistes de solutions pour l’avenir.

En effet, à la suite de la fermeture d’Equinoxe TV et Radio par les autorités locales, nous avons reçu dans notre bureau le vendredi 22 février 2008, un tract imprimé sur le net, paru le même jour à 08h50. On pouvait lire en conclusion : « le 25 février 2008, une nouvelle page de l’histoire va s’écrire sur le Cameroun ».
Notre collaborateur qui nous porte le document remplissait ainsi son devoir quotidien de veille media, avec un léger commentaire aussi naïf que la remarque que nous lui avons faite : « Ah il n’y aura rien, on connait le scénario : tentative de marche, gaz lacry pour disperser la foule de petits agités mal organisés, interpellation des leaders pour interrogatoire sur procès verbal et on oublie. » Erreur, mille fois erreur.
La grève a bel et bien eu lieu, grève « de la famine », initiée par les associations des transporteurs, même si les actes de pillage et de vandalisme ont fait ombrage à la pertinence des revendications sociales des jeunes émeutiers, si on s’en tient aux attitudes approbatrices du reste du corps social. Elle est déclenchée à un moment où le mal être de tout un peuple est assez perceptible. Les plus vulnérables et plus touchés sont les jeunes gens qui ont profité du mot d’ordre des transporteurs pour descendre dans les rues et exprimer leur ras le bol.
QUI SONT ILS ?
Qui sont ces « enfants » qui ont réussi à tenir au pas les 2/3 d’un pays , créant la erreur, sans arme, sans « une organisation préalable », avec des chefs désignés, es territoires déterminés, une stratégie de bataille prédéfinie ?
Qui sont-ils ? Quels sont leurs points communs, leurs besoins, aspirations, motivations ?
Nous avons constaté 3 catégories :

  1. Les enfants de la rue
  2. Les jeunes diplômés sans emploi et ceux sous-employés,
  3. Les brigands, bandits de grand chemin, repris de justice

Pour le premier groupe, il s’agit des enfants de la rue, un groupe qui s’est constitué simultanément pour exprimer leur ras le bol contre la vie chère, un groupe intimement unis par le mal être collectif et qui, pour la plupart, ont soif de reconnaissance.
Estimé aujourd’hui à 30 millions en Afrique par des études conjointes du BIT (Bureau international du Travail) et de l’UNICEF, il n’est pas encore statistiquement défini le nombre d’enfants qui vivent dans la rue au Cameroun.
Ce sont des enfants en rupture avec leurs proches qui sont tous en profonde carence affective, contraints à une logique de survie au jour le jour, qui ne vivent que dans l’instant, sans passé comme sans avenir, même immédiat ; enfants désespérés par la peur de l’avenir, et qui choisissent de transférer cette peur à la société responsable de leur situation.
Ces enfants qui sont pour une grande majorité le produit des familles déchirées, fruit de la fragilité et l’instabilité des unions, conséquence de l’augmentation des séparations, de la divortialité, de la monoparentalité ; des enfants victimes des conflits ouverts et permanents entre parents et entre parents et enfants. Ces jeunes qui aujourd’hui sont l’aboutissement logique des situations de marginalité que notre société a laissé s’enraciner et s’exacerber. Sont parfois soumis à la drogue. Ces enfants sont pour certains issus de nombreuses familles dont les géniteurs ont failli à leur mission d’éducateur, laissant le soin à l’Etat.
Nos casseurs sont le fruit de notre société sans modèles ni repères identificatoire, victime de rejet et de stigmatisation (orphelin, enfant porte-malheur, enfant sorcier…), victime des pratiques éducatives défaillantes (baisse de l’autorité parentale, pas d’éducation civique et spirituelle) ;
Pour le second groupe, il s’agit des jeunes qui sont issus ou pas de l’université, dont les parents sans ressources ne peuvent plus payer ou leur apporter leur soutien et attendent plutôt que leur progéniture s’occupe d’eux en retour et de leurs nombreux petits frères et soeurs. Ils n’entrevoient aucun avenir dans le contexte actuel, pas d’espoir d’embauche.
Ce sont ces diplômés de l’enseignement supérieur sans emploi ou sous-employés, qui vivent dans l’urgence et sont parfois moto-taximen ou gardiens de nuit, sans domicile, qui se reposent à la nuit tombante sur leur moto de fortune ou sur les cartons devant les bâtiment qu’ils « protègent »,, dans un parking, et repartent le lendemain à la recherche de l’argent pour s’occuper de leurs parents, frères et soeurs, cousins, neveux, oncles et tantes.
Le troisième groupe est constitué des repris de justice et voleurs de grands chemins qui attendaient une opportunité de travail, les autorités ayant renforcé les contrôles dans les cités.
Les 3 groupes réunis se sont retrouvés sur le territoire du premier, la rue, lieu indiqué pour l’émeute en vue de manifester leur ras le bol; des jeunes qui pensent et disent être victimes d’un complot, ourdi par le reste de la société pour les enfermer dans leur misère. Selon eux, la société est injuste, la
justice protège les grands, les élites politiques sont corrompues.
Si on replace leurs actes dans ce contexte, on comprend mieux les caractéristiques de ces cibles et la communication en vue et la gestion de l’émeute semble aisée.
Quelle analyse de la communication?
L’ETAT
Nous avons observé une absence de d’anticipation, de proactivité, et de réactivité. Ceci pose à nouveau le problème du rôle des départements de communication des institutions et entreprises publiques qui ne sont pas accompagnées par les agences de communication et de Relations publiques.car l’augmentation du prix du carburant à la pompe ne saurait se faire comme si on changeait de date sur une éphéméride !
De même, les différents mécanisme de fixation de prix ne sauraient la propriété de quelques fonctionnaires.
Et pendant la crise, la déclaration du Chef de l’Etat du mercredi 27 est resté plutôt politique et non social, ferme, avec pour objectif exclusif de réaffirmer la force de l’Etat.
Une déclaration sans introduction ni conclusion (message du genre « chers compatriotes » au début, « vive le Cameroun » à la fin, sans hymne national ni
regrets et compassion pour les nombreux victimes).
Le choix de cette forme de communication pouvait convenir au contexte, soit ! Car il s’agissait de montrer clairement que le Chef n’est pas content et qu’il siffle la fin du désordre.
Toutefois, si l’Etat était considéré ici comme une entreprise dans laquelle une partie du personnel a engagé un mouvement d’humeur, nous pensons qu’une communication en situation de crise tendrait mieux à rassurer :

  • Rassurer que l’Etat/Entreprise tient debout, est toujours fort, a la maîtrise de la situation, sait faire face au désordre, a pour lui les arguments du règlement et les moyens de sanction.
  • Rassurer, en assumant sans culpabiliser
  • Rassurer les autres acteurs vers lesquelles sont dirigées les frustrations des émeutiers, et qui subissent des pertes énormes aussi bien sur le plan humain, psychologique, économique que moral.
  • Rassurer les émeutiers, qu’ils font bien partie intégrante du système, et que leurs cris de douleur ont été entendus.

LES MEDIAS
La TV et internet ont été très utilisés, la radio et la presse écrite dans une très faible mesure.
Les télévisions privées ont joué pleinement leur rôle, sans stratégie perceptible mais au résultat final hautement appréciable. L’apaisement est sans doute venu beaucoup plus des medias privés, et l’on a pu apprécier à sa juste valeur l’importance de la libéralisation du secteur de l’audiovisuel au Cameroun.
Donner la parole aux acteurs, de manière quelque peu équilibrée, montrer les images (qui parfois n’étaient pas indiquées, pour le service que cela rendait aux émeutiers des autres régions du pays), telle aura été leur méthode, déployée avec une relative grande responsabilité, puisque les messages d’exacerbation et de haines ont été exclus.
Canal 2 a saisi l’opportunité offerte pour corriger la nouvelle image de chaine « du parti au pouvoir » qui semblait se construire autour d’elle.
Stv a récupéré une bonne partie de l’audimat élite d’Equinoxe TV.
Notons que les 2 chaines privées sont à Douala, l’épicentre du conflit. Leur flexibilité et leur taille (à la l’échelle humaine) ont été d’une grande utilité, avec un personnel qui a séjourné dans les bureaux pendant toute la crise, un vrai miracle lorsqu’on connait les moyens minimums disponibles.
La CRTV n’aurait pas réussi à déployer les moyens nécessaires pour offrir une diffusion certaine pendant la crise. Le transfert des images de Douala à Yaoundé dans un tel contexte était difficile.Elle est restée d’ailleurs à ses programmes classiques.
Les trois catégories d’émeutiers ci-dessus citées n’ont pas eu un temps d’antenne suffisant, faute de leader. Les opinions diverses de la société civile (très nombreux et à la limite inutile pour la plupart) ont fait ombrage aux vrais acteurs.
Le fameux Conseil Patriotique de la Jeunesse n’a pas été entendu. Il regroupe les organisations suivantes, qui se sont réunies à Douala une semaine avant le début es émeutes : ADDEC, SOS-Jeunesse Libre, CERCODEV, Un Monde a venir, UNECA, Masters of the Game, Uone, SURCI, UBSU.
La déclaration du Chef de l’Etat, le déploiement des forces de l’ordre, les émissions « spécial crise » des média privés, et toutes les autres actions de lobbying ont favorisé l’apaisement et le meilleur dénouement de la crise.
LES ACTEURS SOCIAUX POLITIQUES
Nous avons observé une grande difficulté de prise de parole en situation de crise chez plusieurs acteurs sociaux. L’absence sur le terrain de nombreux élus (qui ont préférer assiéger les rédactions des télévisions) illustre bien une crise de représentativité de ces jeunes.
Aussi, la communication de crise demande une formation spécifique.
APRES LA SORTIE DE CRISE, QUE FAIRE ? NOS 10 PROPOSITIONS

  1. Identifier les responsables des casses, vols et destruction et les sanctionner, conformément aux lois de la république. Tout cela dans le strict respect des droits de l’homme, et que les abus soient aussi sanctionnés.
  2. Favoriser et réorganiser la sécurité des quartiers par les jeunes du même quartier, avec l’appui des résidents. Organiser le contrôle de ces jeunes par les habitants eux-mêmes, avec un accompagnement public humain et financier. Les municipalités devraient aussi encourager et financer un maximum d’initiatives des jeunes des quartiers populaires.
  3. Expliquer avec plus de sincérité aux jeunes le débat sur le projet de révision de la constitution en cours actuellement car ce projet est perçu comme un nouvel assombrissement de leur avenir, les gouvernants actuels ne leur servant plus de repères et d’assurance.
  4. Prescrire à toutes les organisations étatiques (ministères et entreprises publiques) un accompagnement par les agences de communication et relations publiques.
  5. Repenser notre « modèle social » en redonnant plus de parole aux jeunes et en assurant leur éducation sur la notion de respect du biens publics, équation salaire égale fruit du travail.
  6. Rétablir une relation de confiance avec les jeunes enfants de la rue qui peuvent être identifiés et regroupés, leur offrir une réinsertion sociale adaptée à chaque cas identifié, toujours dans le respect de chaque personnalité, de sa liberté et de sa culture. Ceci exige une approche personnalisée que seules peuvent faire des structures à échelle humaine. Les clubs de service et les ONG qui s’intéressent à l’entreprenariat rural, dans les banlieues des grandes villes, peuvent être mis à contribution. Les élus locaux qui sont vraiment représentatifs de ces jeunes peuvent jouer un rôle important dans les villes et villages.Contrairement à ce qu’affirme l’opinion commune, les plus âgés parmi ces jeunes sont, en général, les plus faciles à resocialiser, car ils sont beaucoup plus conscients que les petits. C’est même avec les plus délinquants que l’on assiste aux transformations les plus spectaculaires, quand, pour la première fois, ils rencontrent l’espoir de changer de vie.
  7. Inclure dans le code de la famille en discussion depuis très longtemps le rôle de la structure familiale dans l’éducation civique et spirituelle de l’enfant et dans son encadrement affectif. Cette crise n’est pas forcément un effet direct de la pauvreté (les familles aux limites de la survie restent souvent remarquablement solidaires), les phénomènes de fuite des enfants peuvent toucher aussi des couches sociales relativement favorisées.
  8. Favoriser et encourager les entreprises camerounaises qui s’inscrivent dans une démarche éthique et donnent une place importante au mécénat de solidarité au profit de la société. Imaginons 0,1% du bénéfice des 50 grandes entreprises nationales investis dans des fondations pour faire du bien à la société, sans remplacer l’Etat dans son rôle fondamental.
  9. Repenser notre politique d’emploi pour les jeunes et assurer une bonne adéquation entre le système éducatif et les emplois.
  10. Revoir entièrement nos orientations économiques. Le secteur primaire (agriculture, pêches, élevage…) devrait bénéficier de la même attention que les autres secteurs.

Au final, la crise de la communication dans les institutions publiques est à l’origine de la présente crise sociale, et les solutions actuelles restent politiques et non sociales.
A L’analyse, nous sommes tous responsables de ce qui est arrivé, et si rien n’est fait, les prochains mouvements d’humeur seront plus sanglantes, et la lutte des classes qui s’annonce sera inévitable, si ce n’est la guerre ethnique « ethnie des supposés riches contre l’ethnie des désespérés »
L’engouement de tous les acteurs sociaux autour de cette crise montre à l’évidence l’importance que nous accordons à la paix sociale, cette paix qui est le principal capital confiance pour la destination Cameroun.
Il s’agit d’exclure la famine et non les affamés, panser et repenser demain, en prenant la misère de vitesse. Les jeunes émeutiers auront-ils créé la peur pour nous interpeller ?
Gabriel KOUENI
Directeur Général- B&C Communication

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1 commentaire »

  1. je suis très ravis de l’impartialité avec laquelle ce baobab de la publicité traite l’information. ses propositions sont louables parcequ’il place l’homme au centre du developpement de notre pays.

    pourquoi ne pas aller lui même demander une audience au président de la république pour l’aider à sortir notre pays dans l’obscurantisme et la misère ambiante?

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