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Dr Manassé Aboya Endong, politologue: «Le chemin qui nous conduit en 2011 va être particulièrement heurté»


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Manassé Aboya Endong est un intellectuel familier des grands débats politiques au Cameroun. Proche des milieux internationaux de la lutte contre la corruption, notamment des réseaux américains dans le domaine, il est l’un des rares universitaires camerounais les plus disposés à offrir une expertise pour la compréhension de ce phénomène.

  • La publication il y a quelques mois de la liste des présumés criminels économiques dans la presse camerounaise jouera-t-elle finalement en faveur de la lutte contre la corruption ?

D’emblée, il faut féliciter les journaux qui ont eu le courage de publier un document aussi sensible dans un environnement politique camerounais par tradition très compliqué, pour ne pas dire opaque. Cela étant, la publication d’un tel document, sous réserve de la sincérité de son contenu, ne représente qu’un aspect de la lutte contre la corruption, en l’occurrence la médiatisation des noms de certains présumés coupables. Cette logique participe certainement de la volonté des pouvoirs publics de donner des gages à l’opinion publique sur la nécessaire poursuite de la croisade contre les criminels économiques.

Bien entendu, cela devient un fonds de commerce pour le gouvernement. Malheureusement, à force de promettre des victimes à venir aux populations, à force de projeter des arrestations tapageuses, l’opinion publique finit par se cannibaliser et par se vampiriser, assoiffée qu’elle devient du désir de se délecter du sang d’une certaine catégorie de personnes. Conséquence, le gouvernement se trouve pris dans son propre jeu, notamment sur la qualité et la quantité des victimes appelées à être offertes à l’opinion publique.

  • A votre avis, cette pression psychologique de l’opinion publique a-t-elle pu influencer l’établissement ou la confection de cette «liste de présumés criminels économiques» ?

Pas totalement. Et cela pour deux raisons au moins. Premièrement, la criminalisation de l’économie est en elle-même un trait caractéristique du système politique camerounais, du moins si l’on se réfère aux différents rapports dressés par les organismes spécialisés dans la transparence des procédures ou l’intégrité proprement dite des Etats dans le monde. Deuxièmement, la compétition hégémonique entre élites politiques a atomisé la solidarité gouvernementale, affectant la neutralité et l’objectivité dans la conduite des affaires publiques au Cameroun. Plus que jamais, les rapports professionnels entre élites ne sont alimentés que par la pratique du croc-en-jambe, de la dramatisation ou de la manipulation. L’établissement d’une telle liste peut difficilement échapper aux pressions politiques d’un tel environnement. Toutefois, on ne peut effectivement négliger la pression de l’opinion publique. Sauf que finalement, ce n’est pas celle-ci qui établit les listes, même si elle s’attend à dévorer symboliquement une certaine catégorie de victimes. De grosses pointures, pourrait-on spécifier !

  • Que peut-on reprocher concrètement à cette liste ?

De mon modeste point de vue, il y a simplement quelques réticences par rapport à une double préoccupation. D’une part, sur le plan de la forme, cette liste manque cruellement de méthodologie. La démarche ayant conduit à un tel résultat peut difficilement fédérer les avis des uns et des autres. Dans la catégorisation des présomptions, il y a par exemple tout un amalgame, voire des incongruités surprenantes. Que viennent faire les enfants (famille des criminels économiques), les amis ou les hommes d’affaires dans une telle liste ?

Comment une simple présomption peut-elle déjà établir les complicités, sans que la justice ait fait son travail ? Au nom de quoi un simple «listing» peut-il déjà permettre de reconstituer un «network» ? Autant d’interrogations qui fragilisent la démarche ayant conduit à l’établissement de cette liste. Tout semble indiquer que dans la démarche, on a «d’abord trouvé» des coupables avant de «chercher ensuite» les preuves qui pourront les accabler. Cela me semble un peu heurté comme démarche.

D’autre part, et notamment sur le fond, il est quand même surprenant de ne pas retrouver dans une telle liste certaines catégories socioprofessionnelles connues des Camerounais pour leurs états de service dans le domaine de la corruption et du détournement des fonds publics, en l’occurrence les policiers, les gendarmes, les inspecteurs des régies financières, les magistrats, certains Recteurs des universités et Directeurs généraux. A moins de présumer que leurs « patrons » y sont déjà listés… Auquel cas il y a d’autres « patrons » qui manquent à l’appel.

Pire, comment prétendre aller enquêter dans les comptes bancaires de certaines personnes hors du Cameroun alors que les preuves de détournements sont palpables sur place, dans les quartiers chics de Douala comme ceux de Yaoundé ? Comment prétendre aller chercher là où on aurait dissimulé de l’argent à l’étranger alors que les éléments non dissimulés existent et crèvent l’écran sur place, à ‘’Santa Barbara” comme à ‘’Denver” (Douala), à Odza comme à Koweït City (Douala) ? Tout cela semble suggérer de retenir plutôt l’idée d’une théâtralisation de la lutte contre la corruption au Cameroun.

  • Au regard du nombre impressionnant de personnalités mises en cause dans cette liste, peut-on craindre une implosion du système Biya ?

L’implosion n’est pas encore envisageable tant que le propriétaire de la ‘’marmite” surveille encore bien son couvercle malgré le bouillonnement inquiétant de l’intérieur. Par contre, le fait d’avoir intégré dans une même liste aussi bien les prétendants, supposés ou réels, à la succession que tous les proches du Président Biya est un très mauvais signe pour l’avenir. Cela indique tout au moins prématurément que le chemin qui nous conduira vers 2011 sera particulièrement heurté. Moins pour les indicateurs hors du système tels que décrits par certains analystes que pour la réalité proprement dite à l’intérieur du système. En effet, la coexistence des intérêts aussi divergents, des personnalités aussi antagonistes et des tempéraments aussi imprévisibles dans un même gouvernement est un réel motif d’inquiétude pour l’avenir. Pire, la perspective de la modification de l’article 6 alinéa 2 de la Constitution n’est pas suffisante pour discipliner ce bouillonnement. Il n’y a que l’Opération Epervier qui pourra peut-être le faire…

  • Pourtant, toutes ces personnalités sont d’accord pour la modification de l’article 6.2 de la Constitution…

Ces personnalités n’ont justement pas le choix. Mais cela ne veut nullement dire qu’elles partagent sincèrement cette perspective. A vrai dire, on ne peut pas avoir irrégulièrement tiré profit d’un système comme la plupart de ces personnalités et prétendre par la suite vouloir le contester, du moins publiquement, surtout du moment où ce système demeure encore puissant dans la répression. Cela peut donc expliquer toute cette euphorie ambiante autour de cette modification de l’article 6.2. En chantant à l’unisson le cantique de la modification de l’article 6.2 de la Constitution, la plupart de ces personnalités espèrent échapper aux poursuites. En clair, il est plus facile au Président Paul Biya de manÅ“uvrer à l’intérieur d’un environnement politique peuplé de dignitaires suffisamment compromis, que d’avoir à faire face à une classe politique intègre.

  • Justement, en observant la situation en cours, pensez-vous vraiment que le Président de la République ordonnera des arrestations pour la suite de cette Opération Epervier ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Opération Epervier est aujourd’hui ardemment revendiquée et attendue par l’opinion publique. De ce fait, elle constitue une arme politique redoutable à la disposition du Président de la République. A tout moment, le Président Paul Biya peut actionner des arrestations, soit pour séduire les populations quand le besoin s’impose, soit pour désillusionner les maillons pourris de son système. Dans l’agenda politique en cours, les arrestations sont inéluctables. Or quand on sait comment ces arrestations démobilisent souvent l’opinion publique, quand on sait comment les populations sont friandes de ce genre d’épisodes, il n’est pas superflu de penser que le Président de la République procédera à des arrestations assez significatives dans les prochains jours avant d’introduire son projet de révision constitutionnelle.

  • Ces arrestations seront-elles puisées à l’intérieur de cette liste ou ailleurs que dans cette liste ?

Il ne faut surtout pas croire que toutes les personnalités répertoriées dans cette liste sont manifestement innocentes. Il ne faut pas également croire que toutes les autres personnalités non indexées dans cette liste sont au-dessus de tout soupçon, car au-delà des aspects relatifs aux règlements de compte et à la jalousie qui peuvent s’être subrepticement glissés, des dossiers argumentés mettant en cause certaines personnalités existent bel et bien, que ce soit dans cette liste ou non. La liste ne circonscrit donc en rien le champ des arrestations ! Loin s’en faut ! Et la récente arrestation de Paulin Abono Moampamb, l’ex Maire de Yokadouma et Ancien Secrétaire d’Etat aux travaux publics est là pour le confirmer.

  • Peut-on s’attendre à un débat sur le remboursement ou non des sommes détournées au cas où les faits seront établis pour certains mis en cause ?

A mon humble avis, la répression du détournement se fait conformément aux lois de la République, que celles-ci soient bonnes ou non. Par contre, le remboursement des sommes détournées peut être envisagé dans le cadre d’une gestion politique, voire d’une négociation politique avec les personnes mises en cause dans le cadre d’une procédure qui pourrait accorder un statut particulier aux « repentis », comme cela se fait dans la lutte contre la drogue. Cela étant, il y a toute une pédagogie à déployer au préalable à l’endroit de l’opinion publique qui a plus que jamais un appétit démesuré pour les chiffres, sans que cela soit conforme à la réalité. En effet, quand on accuse un responsable d’avoir détourné 20 milliards de Fcfa dans le cadre d’un marché, la plupart de temps cela n’est pas le chiffre exact qu’il faut communiquer à l’opinion publique.

Quand on prend on compte les commissions ou les pots-de-vin, de même que l’entretien de toute la chaîne de paiement, voire de la corruption, le concerné ne s’en sort pas avec une somme aussi faramineuse. Par ailleurs, la présence d’un homme d’affaires dans une liste de prétendus détourneurs de fonds publics me semble être un exercice très délicat à valider. La plupart des hommes d’affaires ont un niveau d’endettement vertigineux. Le plus souvent, ils sont milliardaires en termes d’endettement plutôt que de liquidités. Les retrouver dans les classements avec des fonctionnaires qui pillent les caisses de l’Etat, cela nécessite également une pédagogie dans la perspective de savoir faire la part des choses, pour ne pas servir à l’opinion publique n’importe quelle information !

  • Justement, on retrouve la présence d’un homme d’affaires comme Yves Michel Fotso dans une telle liste avec un tapage médiatique depuis quelques mois sur sa probable arrestation. Comment analysez-vous ce cas spécifique ?

Le cas Yves Michel Fotso est effectivement l’illustration de la guerre des réseaux qui se cache derrière l’Opération Epervier pour accentuer le prolongement des nombreuses batailles ou règlements de compte politiques qui couvent dans le sérail. En effet, le fils du milliardaire de Bandjoun est simplement tombé dans les griffes d’une mafia qui actionne son lynchage médiatique dans le but de faire disparaître le Groupe Fotso de la scène économique africaine. Moins à cause de la réalité des détournements qui lui seraient opposés que par l’empoisonnement de son image et de sa notoriété à l’intérieur de certains pays très sensibles et très regardants sur certaines pratiques, supposées ou réelles, entourant le déroulement des affaires.

Sinon, comment comprendre que pendant son passage à la Camair, il a dû affronter les fougues d’un Cabinet APM basé à Londres et recommandé par le gouvernement qui est allé jusqu’à outrepasser les termes de sa mission pour l’attaquer de front sur sa gestion. Après son passage et avec l’arrivée de M. Dakayi Kamga à la tête de la Camair, il affronte curieusement depuis trois ans les fougues d’un autre cabinet basé à Londres outrepassant dans la même logique les termes de sa mission pour le percuter de plein fouet. La traque venant de Londres n’a-t-elle pas simplement changé de cabinet ou de prête-nom?

Pire, au-delà des dénonciations calomnieuses faisant l’objet des procès pendants devant les tribunaux camerounais, son nouvel interlocuteur londonien a trouvé l’idée géniale de saisir les autorités helvétiques, américaines, françaises, anglaises, non sans s’être adressé aux institutions comme le Banque Mondiale, Proparco ou la Banque Européenne d’Investissement. Le but de certains dignitaires du régime qui se cachent derrière cette manipulation n’est-il pas d’empêcher l’expansion du Groupe Fotso en international ? En regardant de près cette affaire, en regardant de près les promoteurs de certains de ces cabinets, on peut comprendre que les enjeux de cette offensive ne se trouvent pas dans les faits surréalistes qui sont entretenus dans une presse bien ciblée et précise. Dans ce cas, on est loin d’être encore dans le cadre de l’Opération Epervier !

Propos recueillis par James Nkell Mpakoua



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1 commentaire »

  1. Bonjour Manassé.
    Je salue ton intervention et surtout l’outrecuidance de tes propos.
    ce n’est pas facile pour certains de s’exprimer sur les sujets qui nous concernent au quotidien à fortiori, d’oser faire des constats relatifs à la gestion du pays.
    C’est vrai que comme un bon disciple de MACHIAVEL, pour avoir été diplômé en sciences politiques, Le titulaire du bail d’ETOUDI, est revenu sur les vieilles méthodes. De toutes les façons, chaque fois que sa place a été menacée, ou plutôt qu’il veut la conforter, il faut des coups d’éclats.
    Il l’a reconnu en 2004, la gestion du pays n’a jamais été inscrite dans une stratégie, mais j’ajouterai dans des tactiques se résumant à y rester le plus longtemps possibles,,,peu importe la manière.
    Aujourd’hui, l’opinion veut des gages et l’opération épervier semble leur donner cette opportunité. Pourtant, si les autorités camerounaises avaient compris que le gage politique le plus sérieux dont le peuple a besoin, c’est de pouvoir manger à sa faim, elles n’auraient peut-être pas besoin, de tout ce tabac médiatico_politique.
    Hélas se soucier du peuple dans les déclarations oui mais une fois que les périodes électorales sont passées, au diable, le peuple… Aujourd’hui on veut démontrer qu’il ya encore des décideurs ou un décideur au Cameroun.
    Mon opinion est qu’il ne faut pas se leurrer, les listes qui alimentent l’opération épervier ne sont ni anodines, ni neutres.
    Au surplus, en a-t-on vraiment besoin pour rendre justice, même si la présomption de culpabilité est aussi forte, sans aucun risque de faire une grosse entorse au principe fondamental du respect des droits de la défense?
    Cette théâtralisation de la moralisation de la gestion de la chose publique au Cameroun a de toutes les façons quelque chose de nauséabond.
    IL y a quelques années, on nous demandait des preuves, ce qui marquait une forte solidarité de la plus haute autorité avec les dirigeants, pourtant chacun voyait se développer la corruption, la gabégie,le clientèlisme,pendant que le peuple mourrait de faim…L’Etat a démissionné, les grands principes légaux, moraux et autres ont été substitués à d’autres,,,,l’appartenance au parti au pouvoir, étant devenu l’un des principes cardinaux et la principale marche pour une ascension sociale…
    Je partage le même pessimisme que toi lorsque tu le dis et pense que l’avenir du Cameroun est incertain sauf si la société civile et surtout le peuple camerounais fait une fois encore preuve de maturité…
    Mais les règles aussi bien naturelles et même sociales, voire clairement le principe de responsabilité, veulent que l’on réponde des actes que l’on a posés. Cette situation pouvant s’entendre dans le sens de la rétribution que des réprimandes..Et il arrivera un moment où certains d’entre nous rendront des comptes sur leur conduite indélicate….
    Si certains hauts dignitaires sont au banc des accusés, aujourd’hui, chose qui était inimaginable pendant les velléités de succession ne se précisent dans le sérail, cela constituera un précédent et je pense que s’il faut des listes, nos fôrêts,sont loin de satisfaire au besoin car il tellement de prétendants ,,,,,C’est pourquoi, il faudra une solution politique de la question de l’assainissement de la gestion publique,,,,Une loi d’amnistie posant des conditions du bénéfice d’un tel régime pourrait résoudre la question.
    Parmi ces conditions, il faut
    -le rapatriement de fonds
    -la restitution de 80% des fonds détournés
    -la saisie des biens des coupables
    En tout cas pour ne pas casser l’unité nationale bien ébranler doit se faire au delà des manœuvres politiciennes …

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