Récit de la vie d’un étudiant noir en Chine (12/13)
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Gil, je me souviens encore de ce jour cauchemardesque. Tu avais disparu. Des jours durant, la communauté estudiantine africaine n’a pas ménagé ses efforts pour te retrouver. Nous avons sondé tout le monde. Nous avons scruté tous les endroits habituels. Nous avons même fini par avertir la police car ton absence commençait à devenir très inquiétante. Et puis un jour, on te retrouva. En disparaissant, tu étais bien debout, mais là , ton souffle de vie s’en était allé. Tu étais mort. Affalé dans un ravin au beau milieu de nulle part, ton visage tuméfié et tes yeux apeurés étaient la preuve irréfutable des souffrances atroces quelqu’un de mal intentionné t’avait fait subir. Gil, comment oublier ce sérieux et ce calme qui te caractérisaient ?
Tu étais arrivé en Chine deux ans après moi. Originaire du Burundi, tu avais rapidement réussi à t’intégrer dans la communauté africaine. La difficulté des études et le caractère parfois hostile de nos hôtes t’ont rendu encore plus taciturne. Tu ne sortais plus. Tu passais ton temps à essayer de percer les mystères de la langue chinoise. Bon Dieu, qu’est-ce que tu étais brillant ! Les caractères chinois n’avaient plus aucun secret pour toi. Tu avais réussi à les apprivoiser au prix d’efforts surhumains.
Plusieurs fois nous avons essayé de te convaincre de ne pas te tuer au labeur. Avec ce sourire dont tu avais le secret, tu hochais la tête en signe d’approbation. Malheureusement, dès le lendemain, tu recommençais à te priver de tout pour travailler tes leçons.
Quand il était temps pour toi de commencer tes études de médecine après l’année de langue, tu devins encore plus renfermé. On ne te voyait plus au stade tous les samedi comme c’était jadis le cas. Tu ne venais plus supporter et encourager ton équipe de coeur: l’équipe africaine.
Tu n’avais qu’un seul objectif à présent, combler les quelques lacunes de langue qui t’empêchaient encore de bien maitriser tes nouvelles études. Au bout d’un an, tu avais encore fait l’inimaginable. Tu lisais dorénavant les livres de médecine avec cette quiétude déconcertante. Tu impressionnais même tes camarades chinois qui voyaient en toi la personnification même de l’engagement, de l’effort et surtout de l’oubli de soi. Tu vivais pour tes études et avec le recul, je te comprends.
Là -bas au Burundi, tu avais laisse ta famille dans une situation chaotique. Malmené par la guerre, ton pays n’offrait pas grand-chose à ceux des tiens qui y vivaient. Tu étais le seul à avoir réussi cet exploit, aller parfaire ses connaissances dans un pays étranger. Tous comptaient maintenant sur toi. Tu me disais souvent que chaque fois que tu prenais tes livres pour les décortiquer, tu pensais à ta mère, à ton père et à tes frères et sÅ“urs. Pour eux, tu avais décidé de réussir afin de leur permettre d’aspirer à une vie meilleure. Tu avais décidé de te sacrifier pour que leur vie puisse un jour changer.
Cette responsabilité Gil, nous sommes nombreux à devoir l’assumer. Mais était-il vraiment nécessaire de vivre comme tu le faisais ? Etait-il vraiment bien malin de te sacrifier ainsi ?
Un jour, tu commenças à ne plus saluer personne. On s’en inquiéta. Le lendemain, tu devins agressif, toi pourtant si posé et calme. Un autre jour tu te mis à délirer, professant des paroles inaudibles. Et puis tu disparus. On vint s’enquérir auprès de ton compagnon de chambre, lui aussi Burundais comme toi. Il avait déjà pris la peine d’appeler tes parents au pays et de les informer. Nos recherches restèrent sans suite jusqu’au jour de la découverte macabre: tu étais mort assassiné.
Brave soldat, nous étions, comme disait Antoine de St Exupery, « équipiers d’un même navire ». Ensemble, nous voulions contribuer au développement de cette Afrique qui souffre. Tu recherchais la perfection dans tes études pour pouvoir un jour aider les tiens. Mais hélas ! Pour parler comme François Soudan, nous gardons de toi « l’image d’un baobab que les bûcherons de la mort ont voulu abattre ».
D’autres équipiers ont connu des destins tout aussi tristes mais ne sont pas morts. Leur histoire mérite aussi d’être relatée pour que personne - dans ce long voyage à la quête d’une promesse de vie aux antipodes de la misère du continent noir - ne soit oublié. Oui les sieurs Tchouma, Dahirou, Lazaro, pour vous j’ai décidé de témoigner.

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