Amadou Ali, Mebe Ngo’o et Laurent Esso embrouillent l’Opération Epervier
-->
L’Opération Epervier visait à maintenir l’opinion nationale et internationale dans une diversion qui permettrait au chef de l’Etat Paul Biya de faire passer son projet constitutionnel controversée à l’Assemblée nationale.
Réduite à la portion congrue, elle aurait été récupérée dans le cadre de féroces batailles internes au sérail.
Marie-Hortense Mvondo Akame*
« Le déferrement avant-hier des deux anciens Ministres suspects, qui a été suivi le même jour d’un retour/départ à la Direction de la Police Judiciaire (DPJ) des concernés pour complément d’enquête, puis d’un mandat de dépôt hier, est en lui-même symbole de malaise dans l’enquête préliminaire et l’information judiciaire. Depuis la nuit d’hier, l’on a enfin bouclé un déferrement, identiquement cavalier, sur instruction de la chancellerie ». Foi d’OPJ de la DPJ.
L’exégèse la plus plausible de cette brève abdication renvoyait a priori à un simple réglage relevant du droit judiciaire. Pour Maître Assamba, avocat de l’ancien Ministre de la Santé publique, Urbain Olanguena Awono, « le ministère public avait déjà épuisé les huit jours légaux de garde à vue pour l’ancien ministre de la Santé et son ex homologue de l’économie et des finances, Polycarpe Abah Abah. En l’absence d’éléments probants dans le premier cas, le parquet a, en fait, ré-initié l’enquête préliminaire afin de ne pas tomber sous le coup d’une détention arbitraire passible de l’action en habeas corpus ».
En réalité, ce petit bordel trahissait une cacophonie de plus en plus manifeste dans la philosophie des récentes arrestations, et dans la conduite de l’enquête subséquente à la Direction de la police judiciaire contre les anciens membres du gouvernement. Pour faire passer son projet constitutionnel à l’Assemblée nationale en maintenant l’opinion dans une vaste diversion, le chef de l’Etat Paul Biya a tenu à sacrifier quelques pontes. A la pratique, affirme-t-on de sources proches du Palais, tout est dévoyé. C’était prévisible. Les stratégies du règlement de comptes ont sévi. Les choix faits sont ciblés et n’ont souvent rien à voir avec une vraie campagne contre la corruption et les pillards de l’Etat, néanmoins indispensable pour restaurer la moralité publique.
Habeas corpus.
« Il fallait apparemment humilier d’anciens membres du gouvernement que l’on jugeait vaniteux », s’inquiète un politologue. Et les caméras de la télévision les ont filmés en bermuda dans leur garde à vue à l’emporte-pièce. Tout se serait fait dans le « triangle » : Laurent Esso (secrétaire général de la présidence de la République) ; Amadou Ali (vice-premier ministre, ministre de la justice) ; Edgard Alain Mebe Ngo’o (délégué général à la sûreté nationale).
« Laurent Esso en particulier tenait à régler le compte à son ex médiatique successeur dans un département ministériel où il a, seul, mobilisé pas moins de 70 milliards de francs Cfa de dons non remboursables », indique un cadre du Minsanté - L’ex Minsanté, fulmine-t-on dans son entourage, a notamment été victime de brutalités et exactions des forces de l’ordre lors de sa sortie du gouvernement en septembre 2007 et, plus récemment, s’est vu intimer l’ordre de rebrousser chemin, sans ménagement, alors qu’il se trouver dans la caravane de l’anniversaire du Rdpc dans la Lékié…
Ces insuffisances procédurales expliqueraient les atermoiements et les embarras des enquêtes pour lesquelles le DPJ, le commissaire Ateba Onguené, lui-même, a été appelé à d’incessantes orientations, parfois contradictoires, de la hiérarchie de la Justice et de sa propre hiérarchie.
Le cas Jean Marie Atangana Mebara, entre autres, est édifiant. L’ancien secrétaire général très détesté de la présidence de la République et ancien ministre d’Etat en charge des relations extérieures que l’on avait hâtivement inscrit sur la liste des « actions prioritaires » n’aurait pas encore fait l’objet d’un vrai dossier devant permettre de déclencher immédiatement les poursuites. Entre-temps, il a été assigné à résidence et s’est vu confisquer son passeport sur ordre du Délégué général à la sûreté nationale, Edgard Alain Mebe Ngo’o, daté du 18 mars 2008. Des médias l’ont ensuite donné pour disparu. Une affirmation inexacte, d’après sa famille, dont le Dgsn serait directement l’auteur, comme il l’a été de l’excessive couverture médiatique de l’hébergement dégradant des anciens membres du gouvernement interpellés à la DPJ.
Nouvelle agitation policière.
A-t-on privilégié le coté populiste de l’opération pour les besoins de la seule campagne constitutionnelle ? Rien n’est moins sûr. Alors que les enquêteurs procédaient à une course contre la montre dans les délais de garde à vue légale, des équipes entreprenaient à nouveau de farfouiller dans les dossiers dans les bureaux. Soumise à une obligation de résultat, l’enquête n’hésitait plus à user d’intimidation des cadres.
De source policière, l’ex Ministre Olanguena Awono avait balayé tout ce que l’on détenait jusqu’à présent à son sujet en terme d’éléments à charge. Rien donc à se mettre sous la dent d’entrée de jeu. Et les délais de garde à vue couraient à nouveau au grand dam de la médiatisation planifiée par le Dgsn en personne. Plus le temps passait, plus l’enquête et sa hiérarchie furent fébriles dans la recherche des preuves à charge dans le dossier de la gestion des 70 milliards de francs Cfa du Global Fund. Une gestion qui s’est déroulée par étapes techniques. Sous la haute surveillance du Fonds Mondial à travers des cabinets comme PriceWaterHouseCoopers.
La plupart des dossiers financiers du Minsanté ont fait l’objet, par le passé, d’enquêtes, de conclusions d’experts et de quitus. Mais subitement, l’on a voulu recommencer. Et on s’est planté. Désormais, c’est Amadou Ali himself qui jouait son statut d’ « homme de confiance du chef de l’Etat » à qui il doit prouver la pertinence de ses choix.
Mais il ne faut rien négliger. La nouvelle agitation policière au Ministère de la Santé publique a, peut-être, permis de débusquer des dossiers subsidiaires : d’importants détournements de fonds effectués dans des opérations de banditisme économique par des opérateurs véreux. En l’occurrence de substantiels paiements faits sur les ressources Ppte à partir de faux documents, avec des complicités à l’intérieur et à l’ancien ministère de l’économie et des finances ; des fausses liquidations faites en réseaux ; un éventuel come back sur le dossier Elobo Ndzomo, le maire d’Elig-Mfomo devant permettre de relire les vraies conclusions d’une enquête qui fut communiquée au chef de l’Etat l’année dernière…
Il est clair, en tout état de cause, que dans ce recommencement permanent, le juge aura besoin d’expertise. Celle des responsables genevois du Global Fund d’où le Minsanté a tiré l’essentiel de ses financements, est à nouveau indispensable, ce fonds ayant assuré un contrôle technique constant desdits fonds…
Stratégique poste de Minefi.
Le cas de Polycarpe Abah Abah, le ex ministre vaniteux de l’économie et des finances est un parfait paradigme de la philosophie populiste qui sous-tend les arrestations. Bien qu’ayant une parfaite connaissance de dossiers bancaires accablants qui furent révélés à son sujet à la direction des impôts, le chef de l’Etat choisit de promouvoir l’ex filleul du Ministre Akame Mfoumou au stratégique poste de Ministre de l’Economie et des finances, un cinglant désaveu à tous les limiers. Qui traduit de la fausse philosophie qui sous-tend l’Opération Epervier dans sa mise en Å“uvre actuelle.
Un politologue connu s’est montré clair sur le sujet sur une chaîne de radio à Yaoundé, le 06 avril 2008. Pour Mathias Eric Owona Nguini, « Les arrestations de Polycarpe Abah Abah et d’Urbain Olanguena Awono rentrent dans un dispositif qui me semble plus commandé par des raisons politiques que par des raisons tenant véritablement à la lutte contre la corruption. Encore que les deux peuvent interagir. En réalité, l’Opération Epervier se manifeste de manière essentiellement empirique, c’est-à -dire qu’elle avance au coup, ou au coup à coup et il n’y a pas nécessairement une cohérence doctrinale, une cohérence idéologique et stratégique dans la gestion des différentes étapes ».
« Il est quand même surprenant, insista le politologue, que ces interpellations précèdent de peu la finalisation de la manÅ“uvre que nous avons suffisamment mis en évidence autour de la révision de la constitution. Et là on est bien obligé de faire une espèce de linkage, c’est-à -dire de lien entre les deux opérations. Cela montre qu’en réalité, tout ceci s’est déroulé dans le cadre d’une démarche d’hermétisme politique. Il s’agit de conduire une manÅ“uvre qui vise à réviser la constitution et principalement l’article 6.2. Et comme c’est une acte lourd de conséquence, cet acte doit être composé symboliquement la lourdeur de l’opération qui est faite ».
L’hypothèse du vice-premier ministre, ministre de la justice, qui fit état de « dossiers bouclés » depuis belle lurette et qui attendraient juste une décision politique pour faire l’objet de poursuites, ou encore celle de la vingtaine (devant les députés) en instance est-elle valable ? Voire. Toutes ces opérations sont-elles coordonnées et offriront-elles une lisibilité et une traçabilité véritables ? Tout ce que l’on sait c’est que lors du dernier conseil de cabinet à l’Immeuble Etoile, il n’en fut pas question, du moins pas d’une offensive aussi tapageuse qui serait réduite à deux petites cibles. Auparavant, le chef de l’Etat avait également insisté sur la présomption d’innocence dans l’optique de la campagne entreprise.
L’actualité suscite néanmoins des vocations. Au Ministère en charge du contrôle supérieur de l’Etat, on gesticule déjà . Quelques personnalités, notamment des responsables de collectivités décentralisées forestières y ont été convoquées par le Ministre Siegfried David Etame Massoma… En d’autres temps, des enquêteurs envoyés sur le terrain avaient sacrifié à une pratique-maison: on avait demandé aux « enquêtés » de « sauver leurs têtes », c’est-à -dire de payer de lourds bakchichs aux missions anti-corruption…
De fait, de sources policières, cette opération commanditée par le secrétaire général de la présidence, Laurent Esso, produit déjà des dommages collatéraux. En sus d’une implication discrète - mais quasi permanente - des uns et des autres suspects dans les activités humanitaires de la Première Dame, l’on a relevé dans certains engagements de fonds internationaux à problèmes l’implication de proches du « chef ». Les juges doivent trancher, par exemple, sur la signature du directeur général de la Caisse Autonome d’Amortissement (CAA), Dieudonné Evou Mekou, neveu du chef de l’Etat, Paul Biya dans le cadre de la gestion des Fonds du Global Fund. Ce dernier contresignait les chèques destinés entre autres au Cename (Centre national d’approvisionnement en médicaments essentiels) dont le directeur général, Oussoumanou Taoussé, ordonnateur de haut niveau, a témoigné non en qualité de suspect mais de… témoins.
Des politologues de l’Université de Yaoundé en appellent déjà à un redressement et une réorientation de l’Opération Epervier. Elle doit dorénavant procéder d’une objectivité exemplaire, dénuée de règlements de comptes politiciens, encore moins de la volonté d’atomiser un certain G11, une nébuleuse dont le délit principal serait pour des technocrates d’avoir osé pensé que le président Paul Biya n’est pas éternel et qu’il faille préparer l’avenir. Il semble que la défense d’un ancien Ministre aux arrêts ait l’intention de saisir le chef de l’Etat pour exiger que l’on revienne à un véritable plan de lutte contre les vrais détournements de deniers publics.
(*) Cet article a été rédigé par un cadre actuellement en fonction à la Présidence de la République camerounaise qui a requis l’anonymat. Ce pseudonyme a été choisi par nos soins, de même que les spécifications techniques du texte.

Comment par Wolf le 3 octobre 2008:
Je suis surpris par ces commentaires. Il faut absolument trouver quelque chose dans chaque cas d’arrestation. Personne n’aime vraiment ce pays. Cela est malheureux.
Ce qu’on paie pour écrire tout ce que je lis là sont aussi coupables que ceux qui ont pillé notre pays.
Pauvre Cameroun