Intégration en Afrique centrale: Réalités diplomatiques et défaillances chroniques
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Abondamment citée en exemple dans les années 1970, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Est qui regroupait le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda, est morte froidement et précipitée dans l’oubli par le tumulte des instabilités internes de ses membres. Il avait en effet suffit d’une succession de coup d’Etat pour désorganiser toute la sous-région et compromettre ce qui apparaissait déjà comme une excellente rampe de lancement pour un développement intégré et concerté à long terme. Au sommet de sa réussite, cette organisation avait mis en place un réseau d’échanges efficace entre ses et disposait même d’une compagnie aérienne dont les performances étaient très appréciées. East africain Airlines était en effet un des rares transporteurs crédibles du continent.
Il est sans doute honnête de mentionner également le Groupe andin, une autre expérience digne d’intérêt en son temps, qui regroupait quelques pays d’Amérique latine, et qui passa aussi de vie à trépas, suite à des chamboulements politico idéologiques internes de ses membres. Dans le cas d’espèce, la désintégration fut la conséquence automatique du coup d’Etat pro américain soutenu par la CIA qui se traduisit par l’élimination physique du président socialiste Salvador Allende et la prise du pouvoir par une junte militaire conduite par Augusto Pinochet. Il faut dire que les Etats Unis en ce début des années 1970, menait une croisade outrancière contre toutes les expériences du genre considérées comme dangereuses pour les intérêts américains. Les sociétés multinationales y faisaient la loi, et tenaient les vastes gisements de cuivre au Chili.
Le rappel de ces expériences qui ont mal tourné en dépit du formidable espoir qu’elles suscitèrent en leur temps, n’est pas anodin si nous nous penchons sur la situation de la sous région d’Afrique Centrale. Trop de bruits a été fait et continue d’être fait autour de toutes sortes de structures initiées explicitement ou implicitement en Afrique Centrale. Or dans le même temps, l’observateur averti ne peut qu’être déçu devant le peu de réalisations effectives en termes de projets. Tout se passe comme si les Etats membres se sont de tout temps mis d’accord sur une espèce d’inaction, se contentant du strict minimum pour continuer de mériter une certaine attention internationale, ou simplement pour servir de cache sexe face aux homologues d’Afrique de l’Ouest.
D’un sommet à un autre, les Chefs d’Etat d’Afrique Centrale, à la différence de ceux d’Afrique de l’Ouest, ont plus souvent affiché et renforcé l’impression de division et d’incohérence, que de cohésion et d’unité autour des objectifs précis, et des stratégies opérationnelles. Il convient d’ailleurs de mentionner, toute exagération mise à part, que le jugement globalement négatif porté sur les institutions d’intégrations de la Sous région, ont conduit les universitaires et autres chercheurs, à ne pas trop leur consacrer des travaux de premier plan.
Certes, il serait injuste de ne pas relever pour s’en féliciter, le relatif succès des institutions spécifiquement monétaires et l’excellente collaboration entre les banques centrales. Mais l’honnêteté voudrait aussi, qu’il soit précisé ici, que le fait que les mécanismes de gestion, de régulation et de contrôle monétaire s’en sortent bien, n’est pas du tout un fait du hasard. C’est la France, directement, qui assure réellement le contrôle et la gestion des mécanismes monétaires et des institutions y relatives. La raison n’a pas besoin de mystère pour être étayée, dans la mesure où c’est la conséquence logique de la main mise de l’ancien colonisateur sur les Etats membres dans tous les sens. Le Francs CFA étant une création et un outil de paternalisme éternel de Paris, celle-ci ne peut pas prendre le risque de laisser dans la cacophonie, cette monnaie dont elle est l’unique garante en amont et en aval. Tout désordre tangible du Francs CFA aurait des répercussions immédiates sur le trésor français.
En fait, la tradition observée jusqu’ici, veut que le principe de l’intégration soit d’abord le résultat de la détermination des colonies ou des néo colonies, selon la libre appréciation de chacun, à demeurer soudées autour du maître, du père, du donneur d’ordre, du protecteur, et du véritable patron de leur destin collectif. A ce propos, c’est à Paris et non à Yaoundé, Libreville, Brazzaville ou Bangui, que les grands dossiers de la sous région vont trouver régulièrement des solutions. Les Chefs d’Etat ici ont montré et démontré à suffire, qu’ils n’ont pas à proprement parler de relations de travail permanentes. A l’inverse ils sont forts à cultiver de petites animosités tenaces. Les échanges d’experts ne sont ni choses courantes, ni pratiques établies dans les textes. La circulation des personnes relève encore de la magie, et il est sans doute plus aisé pour un camerounais d’obtenir un visa d’entrer en Allemagne et en Belgique, que d’obtenir un visa pour la Guinée Equatoriale.
Au chapitre de la circulation des marchandises, le gouvernement tchadien avait un instant réorienté une partie substantielle de ses activités d’importation et d’exportation vers les portes des pays voisins hors CEMAC. Il faut dire que l’on dénombrée plus de trois cent postes de contrôles tracassières entre le port de Douala et la ville de Ndjamena distante d’environ 1300 km. La corruption qui ravage le Cameroun n’est pas seule en cause, c’est le sommet de l’Etat qui n’a rien fait pour expliquer et éduquer ses citoyens et ses fonctionnaires sur les implications concrètes des politiques sous régionales.
Qu’est ce qui peut expliquer un tel désenchantement et une perspective aussi négative. ?
Nous avons montré déjà tantôt, que les expériences de l’Afrique de l’Est et du Groupe Andin, ont connu des problèmes dès lors que des révolutions négatives et réactionnaires, ont modifié les institutions politiques internes des Etats. Les mêmes causes produisent, dans une certaine mesure, les mêmes conséquences en Afrique Centrale. A la différence de l’Afrique de l’Ouest par exemple, l’Afrique Centrale n’a connu que très peu de changements politiques réels depuis 1960. Si ailleurs, les régimes installés et soutenus à bout de bras par l’ancien colonisateur, ont subit des secousses voire quelques changements vers des orientations plus nationalistes, ici l’on a assisté à de simples replâtrages de mauvais goût sans incidence notable sur la nature fondamentale des régimes.
Par ailleurs, le Cameroun qui de façon naturelle, aurait du assumer le leadership de la sous région pour servir de locomotive tant en ce qui concerne sa structuration organique qu’en ce qui concerne la projection de son influence dans le concert diplomatique continental, a abandonné cette mission depuis le départ volontaire du pouvoir de son premier président en 1982. Son successeur Paul Biya est complètement éloigné de la scène diplomatique et bat tous les records d’absence aux sommets importants. La conséquence majeure de cette défaillance de la principale puissance sous régionale se vérifie maintenant dans l’espèce d’embrouille qui caractérise les quelques tentatives de construction institutionnelle forte. L’on note surtout l’absence de régularité dans les réunions des organes, le non respect des calendriers, la distorsion dans la présentation des projets, l’incohérence généralisée, le vide normatif chronique.
L’Afrique Centrale n’a pas de véritable chef, et une famille sans chef, est une famille amputée, sans direction et sans foi, qui ne peut ni impressionner personne, in influencer quelconque dossier ou instance, et encore moins se prévaloir de morale et d’éthique. Dans ce contexte, il faut se méfier d’analyser l’élection de l’ancien Ministre gabonais Jean Pin à la Présidence de la Commission de l’Union Africaine, comme une victoire de la région. L’événement est à mettre à l’actif solitaire du Gabon, et particulièrement de son bouillant mais précieux Président, lequel en dépit de mille adjectifs contre ses méthodes et sa personne, a accumulé une capacité manÅ“uvrière incontestable sur le plan diplomatique.
En tout état de cause, le chemin est long et tortueux, si tant est que les dirigeants de cette sous région veulent croire en quelque chose pour des institutions communes effectives, viables et valables. L’optique d’une effectivité, ne laisse malheureusement aucune chance de survie aux régimes en place, presque tous illégitimes et dictatoriaux. Il n’y a pas pire utopie qu’une volonté de construction institutionnelle sans démocratisation des espaces d’expression citoyennes nationales.
En cela, l’intégration en Afrique Centrale dans la configuration géopolitique actuelle ne saurait être crédible, tant les défaillances sont chroniques./.
