Vie chère au Cameroun: la grande désillusion des consommateurs
L’horizon social s’assombrit de nouveau au Cameroun. Pour cause, l’émotion spontanée ayant suivi les violentes manifestations de février 2008 contre la vie chère, semble aujourd’hui être totalement retombée. Les Camerounais souffrent à nouveau en silence. Hormis la hausse des salaires des fonctionnaires, le train de mesures contre la pression inflationniste décidé par le gouvernement, aux lendemains de ces tragiques évènements, n’a pas été suivi d’effets palpables pour les consommateurs.
Depuis peu, l’idée la plus répandue consiste à expliquer la poussée inflationniste, sans précédent que connaissent la quasi-totalité des pays d’Afrique, par la crise du système économique international. Selon certains médias et analystes, la croissance exponentielle de la demande en produits alimentaires dans les pays dits « émergents » d’Asie, expliquerait la pénurie actuelle et l’inflation galopante à l’échelle mondiale.
Justifier l’accélération de la hausse des prix en Afrique, uniquement par le marasme actuel de l’économie mondiale, perturbée par la hausse vertigineuse du prix du baril de pétrole et la spéculation à outrance sur les produits agricoles, c’est faire une analyse simpliste et en partie erronée. Dans tous les cas, en ce qui concerne le Cameroun, la crise multidimensionnelle qui le frappe de plein fouet en ce moment, s’explique avant tout par les mauvais choix économiques, les effets néfastes des pseudo plans d’ajustement structurel des années 80, la corruption, le laxisme et l’inertie endémique des relais administratifs chargés de la mise en œuvre des décisions gouvernementales.
Raisons et réalités de la crise
Les Camerounais n’ont pas découvert la crise en février 2008. Tout en prenant en compte la situation de l’économie mondiale, les causes de la crise dans notre pays sont essentiellement d’ordre structurel interne. La lente et inexorable descente aux enfers de l’économie nationale a commencé il y a bien longtemps. A cause:
- de l’absence d’une politique cohérente de développement,
- de l’abandon du monde paysan contraints à une agriculture de subsistance à faible rendement,
- de la dépréciation des prix des produits agricoles d’exportation, de la faiblesse infrastructurelle,
- de la pénurie chronique en énergie électrique qui limite les investissements dans le secteur industriel et de la corruption dans la haute administration,
nous avons hérité d’une économie extravertie, c’est-à-dire dépendant en grande partie de l’extérieur. De l’avis des spécialistes, nous importons 70 à 80% de ce que nous consommons. Les prix de la plupart des produits que nous consommons sont fixés sous d’autres cieux et nous sont naturellement imposés, selon la loi du marché. La perte vertigineuse du pouvoir d’achat des travailleurs du secteur public comme ceux du privé, du fait du ralentissement économique, la fin des subventions dans l’agriculture, les mauvaises péréquations sur les produits de base et la libéralisation tous azimut des pans entiers de notre économie ont accentué les tensions sociales actuelles. Les grèves sectorielles à répétition et la recrudescence des manifestations de rue en ville comme en campagne, presque toujours sévèrement réprimées, sont autant de signaux d’alerte que donnent depuis longtemps des populations laminées par la misère.
Au-delà de l’expression d’un raz-le-bol longtemps contenu, l’irruption de violences du mois de février 2008 se voulait donc un message plus clair du mouvement social à l’endroit des pouvoirs publics. Vie chère rime avec misère, cela est encore plus vrai pour les couches sociales les plus défavorisées. On sait par exemple que, de plus en plus de personnes passent une journée entière sans manger, et qu’il y a d’ores et déjà des cas de famine signalés dans la partie septentrionale du pays. Les enfants sont évidemment les premières victimes de cette crise ; On en voit de plus en plus dans les rues errant ou portant un plateau d’arachide cuit ou d’autres amuse-gueules sur la tête essayant de survivre ; très souvent ils sont chassés de l’école parce que les parents ne peuvent pas payer les frais de scolarité. Contrairement à une certaine idée, l’implication de centaines de gamins, parfois âgés de moins de dix (10) ans, dans les émeutes de février aux côtés de leurs aînés, n’est pas la conséquence d’une quelconque manipulation, mais un indicateur du degré de malaise et de désarroi dans lequel se trouvent aujourd’hui, les classes populaires camerounaises.
Hypocrisie et mensonges
Les autorités politiques n’ont visiblement pas encore pris la mesure exacte de la situation. Depuis l’annonce par le gouvernement des mesures contre la pression inflationniste, les prix des denrées de première nécessité n’ont pas changé de façon sensible, certains ont d’ailleurs connu de nouvelles hausses. Les rencontres et autres conciliabules entre les fonctionnaires du Ministère du commerce et les opérateurs des différentes filières n’aboutissent presque jamais à des résultats concrets ; ils se soldent en général par des effets d’annonces destinées à distraire l’opinion publique. Le kilogramme de lait en poudre se vend aujourd’hui à 3800 Fcfa soit une hausse de 30% par rapport à la même période l’année dernière, le Kg de maquereau est difficilement maintenu en ce moment à 800 Fcfa, le litre d’huile de palme coûte 600 Fcfa, le sac de farine de blé « princess » est passé de 17.800 Fcfa en décembre à 18.500 Fcfa aujourd’hui, un sac de riz de 50Kgs se vend à 17.000 Fcfa soit une augmentation de 1500 Fcfa, de 4300 en octobre 2007 le sac de ciment ordinaire est passé à 4600 Fcfa, le morceau de savon « macabo » est passé de 250 Fcfa à 325 Fcfa, le kilogramme de viande de bœuf est à 2500 Fcfa (Sans os) et à 2200 Fcfa (Avec os), une récente enquête menée par une Ong locale a montré que les tubercules (plantain, igname et autres) ont connu une hausse de 60% depuis deux ans. Malgré les délestages quasi quotidiens, pour le même nombre de Kwh consommés, depuis le mois de mai 2008, les factures d’électricité ont connu une nette hausse chez la plupart des usagers de l’électricité. L’eau potable dont la distribution et la vente viennent d’être privatisées, n’est accessible qu’à 15% des 18 millions de Camerounais. Les prix des produits pétroliers sont maintenus à un niveau anormalement élevé dans les grandes agglomérations (595 Fcfa le litre de Super) ; ils atteignent même parfois les 650 Fcfa dans certaines localités rurales. Faute couverture maladie universelle, les hôpitaux publics restent de véritables mouroirs. Les légères baisses observées ci et là sont des broutilles, très souvent annulées par des pratiques scélérates de quelques commerçants peu scrupuleux qui se livrent à l’arnaque et au racket des consommateurs, avec la complicité active des contrôleurs de prix et autres agents de la répression des fraudes, pourtant nommés par le Ministre du commerce. L’approche des fêtes de fin d’année fait d’ailleurs craindre une nouvelle poussée des prix à la hausse, notamment celui du poulet de chair ; les aviculteurs ayant jugé largement insuffisante la récente aide du gouvernement à cet effet.
La réponse des autorités politiques à cette crise socioéconomique inédite est inadéquate et loin de traduire les desideratas des consommateurs. Les mesures prises par le gouvernement en faveur du pouvoir d’achat sont dérisoires et en décalage total avec la réalité. De source officielle, le taux d’inflation est estimé à 5,1%, mais tout le monde sait que ce chiffre ne traduit pas la réalité de la hausse des prix. Dans nos marchés, l’inflation atteint et même dépasse parfois les 50%. L’augmentation d’environ 20% des salaires des 150.000 fonctionnaires et agents de l’Etat, n’a pas tenu compte de la réalité inflationniste ; en outre, moins de 1,5 million de Camerounais pourront, directement ou indirectement, bénéficier de cette augmentation, plus de 16 millions d’autres sont du coup laissés en marge. Le ridicule a atteint son comble le 23 juin 2008, lorsque le gouvernement a décidé de relever le salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig) de… 23.514 Fcfa à 28.216 Fcfa par mois !
Comme on le voit, plus de cinq (05) mois après les émeutes de la faim de février 2008, les Camerounais continuent bel et bien à crouler sous la misère et la précarité, contraints au système « D » pour survivre.
A qui profite la crise ?
Le regain d’inflation que nous subissons en ce moment, a mis en exergue, la dure réalité des inégalités sociales dans notre pays et celle de la répartition de la richesse nationale. Le fossé entre riches et pauvres s’est élargi un peu plus. Nous sommes d’avis avec Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’Onu, lorsqu’il dit : « Quiconque a de l’argent mange et vit, Qui n’en a pas souffre, devient invalide et meurt ». Il est certain que les Camerounais n’ont pas le même rapport à la crise actuelle, il y en a même qui en profitent pleinement.
Comme tous les pays producteurs de pétrole, le Cameroun devrait se réjouir de l’extraordinaire enchérissement de l’or noir sur le marché mondial. Malheureusement, pendant que la plupart des pays producteurs réfléchissent à l’après-pétrole en constituant des fonds souverains et en s’adjugeant des pans entiers du capital de quelques grandes entreprises internationales, le gouvernement camerounais continue à entretenir un mystère et une opacité suspects sur les revenus du pétrole. Depuis l’élaboration et le vote du budget 2008 en décembre 2007 par l’Assemblée nationale, le prix du baril de pétrole est passé du simple au double. A ce jour, que nous a déjà rapporté, en terme d’impôts et de bénéfices de la Société nationale des hydrocarbures (Snh), l’exploitation de ce précieux liquide ? Lorsqu’on sait que pour l’ensemble de son activité depuis le mois de janvier 2008, le groupe français Total a annoncé un bénéfice record en hausse de 12% soit 13,2 milliards d’Euros (8775 milliards de Fcfa), quelles sont les parts respectives des compagnies pétrolières extractives et distributrices du pétrole camerounais ? La péréquation appliquée sur les produits pétroliers faite par la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (Csph), en principe au profit des consommateurs, tient-elle compte de cette embellie historique du cours de l’or noir ? Sur le plan alimentaire, l’inflation des denrées de première nécessité est le fait direct de l’effondrement du secteur agricole national. La prédation et le brigandage institués en système de gouvernance et la politique économique néolibérale, menée sous l’égide du Fmi et de la Banque mondiale, avec en toile de fond la volonté de faire main basse sur nos richesses, ont conduit à la faillite de plusieurs compagnies agroalimentaires publiques et parapubliques et entraîné la perte progressive de notre souveraineté alimentaire.
Le fait que le Camerounais de Mbanga, Boumyebel ou Kaélé mange du pain fait exclusivement à base du blé importé de France comme le Breton ou le Corse et déguste le même grain de riz que le Vietnamien, est de la responsabilité entière des tenants du pouvoir politique. Le timide démarrage de quelques projets d’infrastructures observé en ce moment, tels que la réhabilitation des routes à Douala et dans d’autres localités du pays, est la conséquence de la mise en œuvre des programmes d’allègement de la dette extérieure et non le signe d’une véritable relance économique.
Même si nous savons maintenant que la structure de notre économie est génératrice d’inflation, il faut toutefois reconnaître que cette hausse des prix fait tout de même des heureux. Les principaux bénéficiaires de la crise socioéconomique actuelle sont : l’Etat, les compagnies pétrolières, les grosses entreprises importatrices de produits alimentaires, les négociants et une poignée de fonctionnaires prévaricateurs ainsi que leur clientèle locale et étrangère composée d’hommes d’affaires véreux.
La faim justifie les moyens
Un dicton ivoirien dit : « la baisse de la fièvre ne signifie pas guérison ». Devant l’autisme apparent des pouvoirs publics, sourds aux cris de désespoir des populations, on peut déduire, sans risque de se tromper, que le décor est à nouveau planté et les conditions réunies pour une nouvelle flambée de violences contre la vie chère au Cameroun. Plus qu’hier, tous les exclus et laissés-pour-compte du système économique, plus déterminés et de mieux en mieux organisés, sont en ordre de bataille pour leur survie et le respect de leur dignité ; ils savent que la faim n’est pas une fatalité et ont pris conscience que l’ordre actuel est meurtrier et injuste ; malgré les brimades et la répression, ils refusent désormais de se résigner et veulent être acteurs de leur destin. La désillusion pouvant déboucher à une révolte d’envergure, pour éviter le chaos et garantir le développement et la prospérité du Cameroun, il est temps pour les politiques de prendre toutes leurs responsabilités en apportant une réponse juste et durable à la demande sociale actuelle. Dans le cas contraire, pour les millions de victimes de l’apartheid économique et social, la faim justifiera les moyens.

