Par Jean Marc SOBOTH 15 août 2008 Commenter

Ports de Douala, Lomé, Libreville…

La justice française a entrepris une information au sujet de l’espionnage et diverses pratiques « africaines » du groupe de transport et transit français qui magouille, rafle et confisque les activités portuaires les plus rentables de la côte ouest africaine.

Le parquet d’instance de Paris a ouvert une enquête préliminaire à la suite d’une plainte déposée par le patron du groupe portuaire espagnol Progosa, Jacques Dupuydauby, concernant une tentative de déstabilisation de son entreprise par le groupe Bolloré, concessionnaire depuis le 28 juin 2004 du terminal à conteneurs du Port de Douala à travers le consortium AP Moller Maersk/APMT.

La barbouzerie française se serait, en fait, investie dans les opérations de mise en concession des terminaux portuaires africains, en l’occurrence le poumon financier du principal port de la zone Cemac, Douala, d’après les révélations d’un livre publié le 12 juin 2008 aux éditions Panama par l’ancien gendarme, Patrick Baptendier, intitulé Allez-y, on vous couvre.

L’auteur de l’ouvrage, une barbouze reconvertie dans le renseignement privé depuis plusieurs années, y affirme avoir espionné, avec le concours actif de la Direction de la surveillance du territoire (Dst) française, Gérard Perrier, le directeur juridique du principal concurrent de Bolloré dans le domaine de la gestion portuaire, la société espagnole Progosa. Perrier est, en effet, l’homme du groupe espagnol le plus en flèche contre Bolloré dans ses « perspectives » portuaires en Afrique.

D’après le récit, l’auteur avoue pour la première fois s’être associé aux structures étatiques pour espionner au profit de « privés ». Le gendarme travaillait alors comme sous-traitant de la société de renseignement Géos, fondée il y a dix ans par un ancien officier général des services secrets français, Jean Heinrich.

  • Mission Nicomède.

« Dès 2005, écrit-il, j’avais été saisi par Jean-Renaud Fayol et Olivier Martin [deux anciens cadres de Géos] de la mission Nicomède. Le groupe Bolloré souhaitait un environnement très détaillé sur Gérard Perrier (…) Je devais savoir [s’il] possédait des comptes bancaires et des propriétés en France, une adresse au Togo. Il me fallait également obtenir les factures détaillées de son portable togolais. Et, surtout, vérifier s’il avait eu affaire avec la justice ».

Les révélations de l’ancien gendarme français venaient, ainsi, lever un pan de voile sur les liens étroits entre les services secrets officiels en France et un certain milieu d’affaires français. Selon le gendarme, « le groupe Bolloré cherchait, en jetant l’opprobre sur Perrier, à discréditer Progosa, installée sur son territoire de chasse, l’Afrique de l’Ouest », dont fait partie le Cameroun d’après une géostratégie portuaire séculière.

Après la parution du livre de Baptendier, M. Dupydauby, président de Progosa, avait déposé plainte à Paris « contre x » le 24 juin 2008.

Contacté par l’Agence France Presse (AFP), le groupe Bolloré n’aurait pas souhaité faire de commentaire sur la question. Un porte-parole du groupe aurait, ainsi, expliqué « avoir porté plainte au pénal en Espagne contre les dirigeants de Progosa » sur une autre affaire.

C’est que, Gérard Perrier, « l’homme à espionner », avait assigné, en 2005, l’homme d’affaires breton réputé proche de Nicolas Sarkozy à l’Autorité des marchés financiers (AMF) pour maquillage des comptes en utilisant, grâce à d’obscures acrobaties financières, une société écran pour masquer sa présence majoritaire au sein du capital de la société de son pire ennemi, Progosa Investment. Une « infamie » qui ne pouvait passer impunie chez l’homme d’affaires.

Bollore vs Progossa

Considéré dans certains milieux proches du chef de l’Etat camerounais, Paul Biya, comme « l’ami personnel » de ce dernier, Bolloré, à l’origine transitaire, transporteur et consorts (pour un chiffre d’affaires total de 6,4 milliards d’euros en 2007), est très souvent accusé par les médias locaux de méthodes peu orthodoxes ou déloyales visant à rafler les entreprises camerounaises inscrites dans le portefeuille des privatisations. L’une des dernières forfaitures du type fut, en juin 2004, la concession du terminal du Port de Douala « qu’il devait normalement perdre, d’après les spécialistes, devant son concurrent, intrinsèquement mieux-disant, Progosa/Dragados », dirigé par un ancien allié devenu son pire ennemi, Dupuydauby.

  • « Experts » corrompus de Bretton Woods.

Subséquemment désavoué dans moult cercles d’importateurs/exportateurs camerounais, l’homme d’affaires qui organisa la médiatique escapade maltaise présidentielle française sur son yacht personnel ne lésine, généralement, sur aucune magouille pour contrôler les sociétés les plus stratégiques, avec le soutien « politique » de fonctionnaires et « experts » corrompus des institutions financières internationales.

Depuis les années 90, a révélé l’hebdomadaire français Le Nouvel Observateur, le groupe Bolloré a acquis la SDV-Saga, en charge du transport de marchandises. Il n’est pas seulement concessionnaire du Terminal et de la Société de gestion de l’impressionnant parc à bois du port de Douala. A travers la Société de dragages de la côté d’Afrique, le groupe drague le sable, pour près d’un million d’euros mensuels, dans le chenal du fleuve Wouri, du tronçon d’accès au port de Douala, avec matériels publics et personnel camerounais. Propriétaire de Safacam (hévéa, palmiers à huile, etc.), ex société du secteur productif de l’Etat camerounais, Bolloré possède plus de 30 000 hectares de la Socapalm et de la Société des plantations de la ferme suisse. Il s’était investi, pendant un moment, dans la foresterie en y reprenant les vestiges de Terre Rouge, une filiale du groupe Rivaud, en particulier la Sibaf – là où Valery Giscard d’Estaing descendait pour ses parties de chasse – et la Forestière de Campo…

Soutenu de longue date par un club de fonctionnaires combinards, Bolloré s’était surtout vu attribuer, au forceps, la concession de l’ancienne Régie nationale des chemins de fer du Cameroun (Regifercam), devenue Camrail. Il voulait alors contrôler le transport des cargaisons de matériels destinées à la construction du pipeline Tchad-Cameroun, projet du consortium américain Exxon/Mobil. Le coup de force se fit au détriment de l’un des plus gros professionnels du ferroviaire en Afrique, le groupe sud-africain Transnet qui, alors conduisait le consortium Comazar/Transurb. Le ministre camerounais des finances de l’époque, Edouard Akame Mfoumou, expliqua ce hold up au gré à gré fort prosaïquement: les Camerounais prenaient acte de la candidature (gagnante) sud-africaine, mais déclarèrent ne pouvoir faire confiance qu’à Bolloré, « l’ami français de toujours ».

La mise en concession du très juteux terminal à conteneurs du Port de Douala, amorcée dès le 04 octobre 2002, aurait subi le même sort, exactement. Et fait l’objet, jusqu’à ce jour, d’une sérieuse remise en cause du groupe espagnol Progosa/Dragados. A côté du très rémunérateur dragage du chenal fluvial camerounais, « l’opération Terminal » fait grincer les dents dans les milieux portuaires depuis des années. D’autant qu’elle a déjà entraîné nombre de dommages sur les quantités d’importations et induit des limogeages inopinés des responsables portuaires qui osèrent critiquer le monopole de fait de la pieuvre bretonne.

  • « Ami personnel » de Paul Biya.

C’est que, Bolloré, dont les proches disent qu’il a, paradoxalement, une toute petite idée des régimes « amis » africains, sait s’y faire sous les tropiques. Propriétaire, du reste, de la chaîne de télévision Direct 8, des quotidiens gratuits Direct Soir et Matin Plus, ainsi que du groupe publicitaire Havas, l’homme d’affaires « entretient » plutôt bien ses copains nègres. Un hebdomadaire français affirmait récemment qu’il n’était pas un vieil ami du locataire de l’Elysée contrairement à l’apparence, mais cela ne change rien à son influence issue de la réputation acquise.

Biya sur Matin PlusIl a royalement « accueilli » le chef de l’Etat camerounais Paul Biya lors de sa visite parisienne du 26 octobre 2007. Le chef de l’Etat n’avait, alors, été reçu par son homologue Nicolas Sarkozy que pendant une petite demi-heure… Il fit néanmoins la Une de son quotidien Matin Plus, entre autres amabilités. De plus, il organisa avec minutie un séjour princier (voyage en business class, suites à l’hôtel Le Méridien, etc.) et fort bien rémunéré l’année dernière sur Paris à des journalistes camerounais triés sur le volet des principaux médias locaux, et qui, en quelques années, n’arrêtaient pas de critiquer ses présumées magouilles. « Il n’en faut plus pour amadouer un nègre ». Depuis, il est presque en paix avec tous.

About

Jean Marc Soboth est journaliste, premier secrétaire national du SNJC (Syndicat National des Journalistes du Cameroun). Il est aussi Adviser (Reserve) du Comité Exécutif de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ)

Désolé, les commentaires sont fermés pour cet article.

Désolé, les commentaires sont fermés pour cet article.

Copyright © 2012 20mai.net All Rights Reserved.