Au-delà de toutes les considérations que l’on pourrait dégager en conclusion des analyses sur le sujet, il convient de reconnaître que vouloir contraindre l’Occident à accorder des égards quelconques à nos héros procède du manque de réalisme. Dès lors que nous avons établi avec force, arguments et exemples, que la Cour pénale internationale est une simple fabrication des puissances dominatrices qui d’ailleurs ne lui attribuent que des pouvoirs relatifs, nous ne devons plus en attendre une démarche faite de loyalisme et d’équité.
Les rues, les avenues, les places et toutes sortes d’institutions à Paris, Londres, Bonn, Rome ou Washington, portent les noms de citoyens vénérés pour telle ou telle raison et dont la mémoire demeure vive dans la vie quotidienne des citoyens. Ce sont des siècles d’histoire qui sont racontées à chaque coin de la rue, ou représentés par des monuments. Ce n’est pas et c’est encore très loin d’être le cas de l’Afrique où l’instant présent se vit comme une fin complète et certaine du monde.
Le devoir de mémoire pour nos martyrs devrait commencer par notre volonté à multiplier les opportunités de réminiscence au quotidien. Tant que l’enfant de quatre ans ne peut pas demander à ses parents ce que représente un monument ou une effigie mis en exergue publiquement et permanemment, il faut conclure que nous sommes des peuples sans mémoire et ne faisons rien pour sortir de cette honte. La nature des régimes corrompus qui écument le continent ne suffit plus ou pas. Rien n’empêche les Africains à l’échelle individuelle de graver quelques symboles forts dans leur environnement privé. Même une petite table à domicile serait dédiée à Ruben Um Nyobè, à Félix Roland Mounié ou à Ernest Ouandjié que ce serait déjà une marque élevée de conservation historique. Pour un pays comme le Cameroun, disposer dans son passé des martyrs à l’instar de Rodolphe Douala Manga Bell ou de Martin Paul Samba, est une source intarissable pour l’orientation des enfants et l’enracinement du patriotisme des citoyens. On aura beau essayer de bannir le nom de Sankara au Burkina faso, celui-ci s’imposera dans les livres d’histoire, et il appartiendra aux citoyens de ce pays de tous les niveaux, de toutes les confessions et de toutes les idéologies, d’en faire le socle d’une émancipation et d’une fierté politiques.
L’une des principales faiblesses des pays de la périphérie réside justement dans l’absence de dispositions pratiques pour la promotion de leurs causes dans un contexte non conflictuel et non contentieux. L’intelligence médiatique mondiale demeure largement et insolemment confisquée par une foule d’organisations non gouvernementales originaires des pays riches.
Amnesty international, Transparency international, la ligue internationale des droits de l’Homme, Journalistes sans frontières, Human rights watch etc… sont en réalité des courroies de transmission de l’influence de leurs pays de création. Ces organisations sont devenues des institutions de nuisance dans certains cas, et se permettent, avec la bonne grâce de leurs tuteurs et financiers occidentaux, de dicter l’ordre du jour de l’actualité internationale et de la morale humanitaire.
Ce sont elles qui déterminent la gravité de tel ou tel crime. Ce sont elles qui les premières, invoquent ou non le crime contre l’humanité ou le crime de guerre. Ce sont elles qui annoncent les chiffres des morts. Ce sont elles qui souvent en toute ignorance, valident ou invalident une information. Ce sont elles qui disent au monde, qui est martyr dans quel pays, pourquoi et pour quelle cause. Ces organisations incarnent un autre impérialisme aussi dangereux que celui officiel des puissances étatiques arrogantes.
Il y a un urgent besoin de briser le monopole des organisations de défense des droits de l’Homme crées en Occident, et le seul moyen est la multiplication des initiatives dans les pays africains, asiatiques et latino américains. Malheureusement, nous sommes encore loin du jour où les intelligences actives et réellement progressistes d’Afrique par exemple, se réveilleront et comprendront enfin qu’elles doivent conquérir leur place sur la scène internationale et auprès de l’opinion mondiale. Il s’agit de réfuter la prétention des impérialismes culturels et diplomatiques qui confondent volontairement la volonté d’un petit groupe minoritaire de pays, avec la volonté du monde. Le discours qui se cristallise sur « la prétendue communauté internationale » limitée dans les faits aux Etats Unis et ses dépendances européennes, est le fond du problème, la cible, la cause de toutes les déviances colonialistes et impérialistes. Les organisations internationales citées tantôt, se situent dans cette logique de promotion d’un monde globalisé concentré sur de simples in jonctions occidentales. C’est ce que l’on dénommait le siècle dernier « européocentrisme ».
C’est finalement une nouvelle vision du monde qu’il faut entièrement construire en déplaçant le centre culturel de domination impérialiste, et en redéfinissant les priorités. Les martyrs à l’instar de Ruben Um Nyobè, Sankara ou Lumumba, Ernesto Guevara, combattaient pour un monde où selon leur compréhension, la dignité de l’être humain aurait la même signification, la même dimension et la même valeur partout. La pléthore d’intellectuels qui existe au milieu des peuples hier oppressés et humiliés, et aujourd’hui exploités et dominés dans tous les sens, doit assumer cette responsabilité de reconversion du monde, et de réparation des torts. C’est la condition incontournable pour la reconnaissance et la célébration légitime voire permanente de la mémoire des martyrs. Il faut donc commencer par créer nos panthéons et nos mausolées.
En tout état de cause, il est intéressant de retenir que la défense et la célébration de la mémoire des martyrs, cristallise toute la problématique de la nature et du contenu des rapports de coopération entre les Etats dans les relations internationales. Cette problématique induit des propositions d’initiative tantôt au niveau des Etats, tantôt au niveau des peuples, et tantôt au niveau de la société civile.

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