L’Afrique du Sud entre la promesse de la démocratie et la dérive zimbabwéenne
La décision de former un nouveau parti politique, prise par plus de quatre mille membres de l’ANC à l’issue d’un congrès en ce mois d’octobre 2008, a certainement créé une onde de choc à travers le monde. Pour la première fois, des anciens combattants, d’anciens libérateurs, comme on les appelle, d’anciens membres du gouvernement de Mandela et de Mbéki, engagent publiquement un schisme au sein du parti historique. Cette orientation n’a pas été possible, sans une longue réflexion, et surtout sans l’existence de motifs suffisants.
Il importe de souligner, en premier lieu, que l’Afrique du Sud n’est pas un Etat comme les autres.
- L’Afrique du Sud est un Etat singulier, à la fois sur le continent et dans le monde.
- L’Afrique du Sud réunit trop d’histoire et trop de paramètres sensibles qui en font pour l’humanité, un champ d’expérimentation de la coexistence des peuples, des différences, et des cultures.
La longue souffrance sous le régime d’apartheid n’a pas seulement imposé à ce pays une responsabilité particulière que symbolisent l’immense charisme et le respect dont jouit Nelson Mandela, elle a aussi indiqué implicitement au monde qu’il y avait lieu de se référer à ce pays pour la valorisation d’un modèle de société apaisée. Le taux de criminalité très élevé qui y sévit ne change rien à ce destin extraordinaire.
Malheureusement, le pays a glissé très vite vers une rupture de tous ces paramètres et la mise en cause des fondements de sa spécificité, du fait de la lutte pour le pouvoir au sein de l’ANC, parti dominant qui l’avait conduit à la reconnaissance internationale. Cette lutte était, jusqu’à une date récente, moins virulente, parce qu’à travers les institutions publiques et administratives, il restait possible de tenir tous les bouts ensemble. C’est l’éviction brutale de Thabo Mbéki de la tête de l’ANC et de la présidence de la République, qui a donc mis le feu aux poudres.
Enjeux cruciaux
La réalité va plus loin et commande des enjeux plus profonds et menaçants pour l’avenir du modèle sud-africain. Ce qui est en cause, c’est la tentation de gérer le pouvoir de façon absolutiste, sectaire et extrémiste par une fraction radicale, voire obscurantiste de l’ANC dont Jacob Zuma est le chef de file. Certes, personne ne conteste la légitimité du nouveau président de l’ANC qui a été élu régulièrement par les militants du parti à l’issue d’une consultation libre et démocratique. Mais, les méthodes de Zuma, son histoire trouble, ses mœurs clairement douteuses et parsemées de faits inacceptables pour un dirigeant de ce niveau, ne permettent pas de lui accorder toute crédibilité.
L’on a pu dire et écrire, que le problème au sein de l’ANC résidait dans les contradictions entre une fraction plus intellectuelle et trop occidentalisée dirigée par Mbéki d’une part, et une autre fraction plus proche du peuple tenue par Zuma. Il ne s’agit en fait que d’une mauvaise interprétation des choses à des fins de justification de l’extrémisme.
La vérité c’est qu’au lendemain de l’accession des noirs au pouvoir, les dirigeants de l’ANC avaient le choix entre préserver l’essentiel des acquis d’une longue construction d’une société industrielle solide, bien que raciste, et une république tournée vers la recherche de vengeance et de règlements de comptes. L’on sait aujourd’hui que l’une des raisons du divorce du couple Mandela se trouve dans cette équation délicate. Winnie avait avec le temps constitué des milices à son compte et entendait leur imprimer la marche d’une petite armée à pourchasser et à liquider les blancs. Même si cela n’était pas clairement exprimé, il ne faisait aucun doute dans l’esprit des dirigeants responsables à l’instar de l’Archevêque Desmond Tutu et autres réalistes, que la mère de la révolution était dangereuse pour la stabilité du pays. Winnie contrôlait plus ou moins le principal ghetto de Soweto et un certain nombre de faits d’armes louches et illégaux étaient à mettre à son actif.
C’est donc face à cette tournure que la conférence vérité et réconciliation fut préférée et conduite avec pour principale orientation d’écouter, de révéler, puis de pardonner, et surtout d’éviter de condamner ou de marginaliser les fauteurs. Le monde entier a apprécié cette stratégie et de nombreux peuples en ont fait une vraie marque déposée à suivre.
Il convient de rappeler que non loin de là, en Angola, la même situation s’était déjà présentée en 1975 lors de l’indépendance du pays sous la direction du MPLA. En effet, deux tendances s’étaient affrontées au sein du parti : la première, largement majoritaire tenue par Agostino Neto et la deuxième minoritaire dirigée par Nito Alves. Les premiers avaient opté pour le réalisme impliquant le rejet de toute vengeance et de toute attitude raciste, pendant que les seconds prônaient ce qu’ils appelaient «le gouvernement noir».
Il faut rappeler que le colonialisme portugais avait laissé sur place une population fortement métissée.
Il était donc tentant pour quelques fous, comme il n’en manque jamais dans ces situations, de se focaliser sur la couleur de la peau au lieu de privilégier un nationalisme reconstructeur. La suite fut sanglante et se traduisit par l’élimination de toute l’extrême gauche du MPLA. Si cette solution n’avait été engagée, l’Angola aurait très probablement sombré dans une première guerre civile, avant même celle longue et meurtrière qui a résulté de la rivalité avec l’UNITA de Jonas Savimbi.
Un schisme salutaire
Les Africains qui ont l’art de l’hypocrisie et de la passion aveugle, n’ont pas cru devoir se prononcer dès à présent sur les dangers qui guettent l’Afrique du Sud. Pourtant, au regard de l’expérience du Zimbabwe, il n’est pas permis de douter sur l’issue de la crise au sein de l’ANC si la partie la plus réaliste ne met pas en place une contre-force pour neutraliser ou affaiblir les extrémistes de Jacob Zuma. Les enjeux sont d’une importance telle, que les intellectuels africains, la société civile partout sur le continent, devraient prendre position dans ce dossier. La création d’un nouveau parti est une véritable bénédiction dans le contexte actuel, et aucun argument ni aucune précaution, ne sera en mesure de nous convaincre du contraire.
Il faut souligner que le parallèle avec le Zimbabwe se situe au niveau des acteurs et de leurs prétentions. Ce sont les mêmes arguments, accusant une élite trop proche des blancs, des réformes trop lentes, des gains trop petits et pas assez consistants pour les noirs, des anciens combattants qui ne sont ni reconnus ni récompensés… En réalité, quelques individus, habiles manipulateurs, ont fait de leur passé de combattant un fond de commerce pour promouvoir un modèle dictatorial. Mugabe ne se gêne pas pour déclarer que les appels à une alternance démocratique et pacifique sont l’œuvre de mercenaires à la solde de l’ancienne puissance coloniale.
Nous ne sommes pas loin des Sékou Touré, Mobutu, Bongo, et Eyadema, dont les stratégies d’instauration des dictatures se sont articulées sur les mêmes discours idiots et malhonnêtes.
De même, il est important de ne pas confondre une prise de position en faveur d’une Afrique du Sud stable et effectivement démocratique, avec le soutien à une personne ou à une partisane. L’on ne saurait nous opposer qu’il s’agit de querelles de personnes, pour masquer le vrai débat, à un moment où l’arrivée d’Obama à la Maison Blanche exprime plus que toutes les prophéties : l’incontournable métissage du monde dont Léopold Sédar Senghor avait déjà fait la source de son inspiration poétique et politique.
Ce qui est en cause, c’est l’avenir de la première puissance économique et même morale du continent, la survie d’un modèle de coexistence et de gestion multiculturelle africaine qui est devenu un modèle respecté sur la scène internationale. Si l’Afrique du Sud sombre dans la barbarie et l’obscurantisme, il ne restera plus rien de la tentative de représentation et de crédibilité que ce pays apporte depuis la fin de l’apartheid sur la scène internationale au nom de toute l’Afrique.
C’est maintenant, que les cohortes de gens des sciences et des lettres qui ont cru s’émouvoir tant des déclarations de Sarkozy à Dakar devraient faire irruption dans le jeu pour préserver une des expériences les plus créatrices, les plus enviables, et les plus charismatiques de développement humain après des siècles d’injustices. N’attendons pas qu’un Américain ou qu’un Européen en parle demain, pour lever les boucliers de la dignité de l’homme noir. Le nouveau parti qui naîtra de la scission de l’ANC est plus que salutaire, et ses auteurs entreront dans l’histoire comme ceux qui ont évité à l’Afrique du Sud de sombrer dans l’univers perturbé et sauvage des dictatures sans âme.


Commentaire par Lionel le 10 novembre 2008:
Il y a une très grande justesse dans l’analyse du Dr. TONME, la scission de l’ANC marquera à n’en pas douter un changement majeur au sein de la nation et de la démocratie sud-africaine, alchimie complexe entre facteurs historiques et raciaux, et dont le développement et la prospérité économique sont enviés par un grand nombre de pays africains. La création d’un nouveau parti, inévitable au vu des divergences d’orientation et d’approche au sein de sa direction de l’ANC. Ces divergences ne datent certes pas d’aujourd’hui, mais elles ont été récemment accentuées par la méthode d’éviction de l’ex-Président MBEKI, méthode qui a d’autant plus surpris qu’elle est intervenue quelques mois seulement avant l’échéance de son mandat. La gouvernance et la gestion des affaires imposent de la retenue, c’est également l’une des clés d’un leadership efficace. M. ZOUMA dont le parcours politique est certes entravé d’obstacles qu’il a su franchir, ne fait malheureusement pas l’unanimité quant à sa capacité à maintenir le cap historique suivi par la nation arc-en-ciel depuis la libération de Nelson Mandela. Il a manqué complètement son accession au somment de l’ANC par cet acte inapproprié et contre-productif en abrégeant la présidence de M. MBEKI, lequel était pourtant sur le départ. Y avait-il meilleure façon d’accentuer le doute quant à ses dérives sectaires et partisanes? La création de ce second parti que je soutiens, sera également une façon d’équilibrer la démocratie sud africaine, certes très avancée, mais ayant des zones à parfaire. Quel que soit le contexte historique, les blessures et cicatrices du passé, il n’est pas à l’avantage d’un pays de cette nature de n’avoir qu’un parti à domination écrasante sur la scène politique, surtout que même si la population noir à l’origine de la création de l’ANC est unanime quant à la démarche qui a été suivie pendant la lutte contre l’appartheid, il n’est pas sûr que cette unanimité demeure quant à l’approche à adopter pour les décennies futures. Il faut que des idées concurrentes émergent, un second parti augmentera la remontée de l’opinion profonde de la population, et ce sera également un signe de la vitalité de leur démocratie. A monsieur ZOUMA qui prendra le pouvoir l’année prochaine, je souhaite qu’il se concentre sur l’enracinnement de la prospérité de l’Afrique du Sud, qu’il travaille avec archarnement comme ses prédécesseurs pour réduire les inégalités encore visibles dans la société sud-africaine, qu’il crée les conditions d’une plus grande facilitation à l’accès aux logements et aux soins de santé particulièrement pour les populations de couleur qui accusent un grand retard dans ces domaines. A cette condition, son premier faux pas sera totalement oublié, il aura une grande chance d’entrée dans l’histoire de son pays, comme un président ayant eu une vision et une contribution décisive. Au nouveau parti que les proches de M. MBEKI créeront, je leur demanderai d’éviter le cercle viscieux dans lequel les invite ceux qui aujourd’hui sont à la tête de l’ANC, cela pourrait induire une instabilité chronique dans ce pays, comme chez certains de leurs voisins. Par la différence d’approche qu’ils auront, il pourront vite justifier au regard du monde l’intérêt de leur présence constructive dans le jeu politique sud-africain, ils pourront reconquerir le pouvoir et démontrer qu’à la base leurs travail et leurs orientations ont toujours été dans le strict intérêt de l’intégralité de la population sud-africaine.
Commentaire par set le 14 novembre 2008:
Ca ne sert à rien à creer un parti de plus
Pquoi commencer à tirer sur ZOUMA sans l’avoir vu à l’oeuvre? Mbeki a perdu les élections ds le parti, qu’il soit sport et laisser un autre essayer. On crie OBAMA OBAMA si c’était en afrique le gars n’oserait pas. Laissons ZOUMA faire ses preuves que les soi disant intellectuels nous laissent traquille ils ont tué l’Afrique. Mbeki a passé son temps à soutenir Mugabé malgrès le rejet de la population…