Par 20mai.net 5 mars 2009 4 commentaires

A l’attention du Directeur de Publication de Mutations.

Dans la rubrique Economie de la livraison du 26 février du quotidien privé Mutations, deux articles signés d’un des journalistes de cet organe de presse (un certain Brice Mbodiam) informent l’opinion sur les pertes qu’aurait subies le secteur pétrolier au Cameroun, sur la base d’un bilan publié par la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (CSPH).

D’après ces deux articles, on apprend essentiellement que les émeutes de février ont coûté « Un peu plus de 3 milliards de Fcfa, dont un peu plus de 1,139 milliard de Fcfa représentant les manque à gagner enregistrés aussi bien par l’Etat que les marketers ; et plus de 1,879 milliards de Fcfa représentant les frais de réhabilitation de stations services endommagées. »

Il est également indiqué dans le papier que « 73 stations services ont été endommagées pendant les émeutes de février 2008 sur l’ensemble du territoire camerounais. » Toujours dans le même article, le journaliste nous dit en citant le rapport de la CSPH que « les entreprises exerçant dans le secteur de la distribution des produits pétroliers au Cameroun ont perdu la somme totale de 1,879 milliard de Fcfa, représentant les frais de réhabilitation de leurs stations services endommagées dans les villes du pays qui se sont embrasées en février 2008. »

Enfin, le second article se borne à présenter le prix que l’Etat du Cameroun a payé dans la stabilisation des coûts des produits des hydrocarbures peu avant le déclenchement des émeutes et tout au long de l’année 2008. Ainsi, d’après l’article qui cite le document de la CSPH, « le Trésor public a déboursé quelque 203,9 milliards de Fcfa entre janvier et décembre 2008, pour subventionner la consommation des produits pétroliers au Cameroun. »
Face donc à la forme de ces deux articles de presse, disons le, à la Cameroun Tribune ;

Eu égard au fond du document de la CSPH, un peu complexe et tendant à justifier une certaine manière de gérer les biens et les hommes dans notre pays, et au contexte de sa parution qui rappelle la centaine de pertes en vies humaines délibérément provoquées par une forme d’Etat permanemment en guerre contre son peuple et aux abois face à la moindre expression du désaccord qui est traitée – à l’occasion – comme une véritable menace à la survie et à la stabilité de la république ;

Je viens solennellement, Monsieur le directeur de publication, protester véhément et exprimer mon indignation émue – et je suppose celle de plusieurs autres personnes qui liraient ces deux articles – contre le traitement sous le mode linéaire, monocorde et de compte rendu réservé à ce document par votre média pourtant quelquefois réputé corrosif. Pour des raisons évidentes de contraintes d’espace et de temps, je me déroberai aux exigences de l’écriture académique qui impose l’approfondissement de l’analyse, la clarté de l’argument et les subtilités de la nuance pour relever d’abord dans ces articles quelques éléments sur le plan de la forme qui soutiennent ma désapprobation. Ensuite, j’évoquerai sommairement les problèmes de fonds –et c’est là mon objection la plus irréductible à ces articles et à ce rapport de la CSPH.

Sur la forme donc. La rédaction de Mutations est libre de reprendre texto ou de résumer des documents officiels du gouvernement et de ses agences dans ses colonnes, mais je crois savoir que par souci d’équilibre de traitement d’une information, il lui appartient aussi de convier un expert ou un acteur qui en l’occurrence peut être un leader jeune, un homme politique ou de la société civile pour venir réagir à un document de cette nature. Or dans la livraison de jeudi, on n’a vu nulle part une telle démarche.

A défaut, vous auriez aussi pu faire un encadré ou un article supplémentaire essayant de contrebalancer le discours officiel sur les événements de février afin de rester dans la logique d’un journal citoyen qu’une certaine opinion et certains actes que vous avez posés par le passé vous prêtent. Malheureusement, le lecteur n’a eu droit qu’à une pâle copie des florilèges de la CSPH présentée sous un ton effacé comme si Mutations se confondait à la cellule de communication de cette structure ou à la CRTV. J’espère en tout cas qu’il ne s’agissait que d’un début de traitement réservé à cette question. Dans le cas échéant, ma réaction a la prétention de contribuer à donner un son de cloche différent à cette perception des événements de février 2008 qui a voulu que tous les médias pratiquement soient amenés à condamner les violences et les dégâts matériels causés par les jeunes citoyens. Car, en tant que jeune, qui a activement pris part à ces événements[1], je ne peux dissimuler mon indignation et ma colère face à ce type de document.

Quant au fond bien plus dangereux et là il s’agit plus du document de la CSPH que de Mutations, relevons juste quelques éléments qui militent activement en faveur d’un traitement plus équilibré et moins univoque de cette actualité.

1. Ce type de document tend à perpétuer une façon de percevoir les rapports dans notre pays entre les êtres humains et les biens matériels qui se soldent toujours à la défaveur des premiers qui peuvent être massacrés impunément sans la moindre émotion collective pour l’accumulation ou la justification de la protection des seconds. C’est dans ce sens qu’il est particulièrement édifiant de constater que les discours officiels n’évoquent que laconiquement les pertes en vies humaines perpétrées par des forces de l’ordre sans formation idéologique ni politique, et par conséquent des criminels en puissance au regard de la mort et la désolation qu’elles sèment du fait de leur inconscience et insouciance face aux mobiles légitimes à l’origine des colères de leurs frères et sœurs. Généralement, l’on évoque les chiffres, d’ailleurs très célèbres par leur estimation au rabais, que pour condamner les manifestants comme des vandales, hors la loi, manipulés et conclure par conséquent que ces vies inutiles et gênantes à la paix sociale et à l’ordre public méritaient d’être supprimées. Vos deux articles, par leur absence de dénonciation de cette idéologie sous-jacente à ce rapport de la CSPH, ont semblé, Monsieur le directeur de publication, conforter cette idée.

2. Or on ne le répétera jamais assez, c’est l’homme qui est au centre du développement. Il n’y a point de développement sans lui et c’est lui qui produit les biens matériels. Aucun dommage ne saurait donc être supérieur à la suppression délibérée d’une vie. Notre pays devrait et doit par conséquent très vite réapprendre à plus pleurer ses nombreux fils tragiquement abattus par leurs frères que de distraire cyniquement l’opinion avec des bilans matériels qui servent uniquement les objectifs d’asservissement d’une majorité de la population au profit d’une infime élite qui à coups d’arrogance et d’assassinats n’hésite jamais à protéger ses intérêts.

3. Parce que l’être humain est la seule composante de la nature et de la Création qui est irremplaçable, il est impérieux que l’on apprenne dans cette contrée du monde à le respecter.

4. L’argumentaire contenu dans le document de la CSPH, ou du moins ce qui en apparait dans le reportage, est un grossier mensonge. Quand bien même ces dégâts auraient nécessité de tels montants pour leur réparation, les assureurs de ces sociétés (Total, Oilibya, Texaco, Tradex, etc.) auraient dû s’en charger. Il n’est pas raisonnable, ni crédible de nous faire savoir ici que les fonds de l’Etat encore moins de ceux de ces entreprises ont été utilisés pour les réparations des dégâts.

5. A supposer même que cette version des faits soit vraie, elle mettrait simplement en exergue la mauvaise foi, l’inconséquence, la criminalité et la passion pour le mal d’un gouvernement qui par malice et diverses pratiques irresponsables se refuse de baisser les prix du carburant, ou du moins ne consent qu’une baisse de 6Fcfa, après moultes négociations et menaces sur les syndicats de transporteurs, laissant, par là, couver et perdurer une crise qui débouche sur des dépenses évaluées en milliards de francs.

6. Précisons ici que le budget de la soldatesque, infiniment plus important, déployée dans toutes les grandes villes gagnées par l’insurrection des jeunes et qui était payée à la tâche et quotidiennement reste inconnu du grand public. La récurrence de ce genre d’événements au Cameroun, où le gouvernement laisse perdurer des situations pourtant solubles afin d’inciter le peuple à la révolte et organiser une répression sanglante dont le budget et le coût des conséquences sont généralement dix fois supérieurs au montant qu’il aurait fallu pour régler le problème initial, place le gouvernement comme la première source d’insécurité et du coup comme le principal responsable des inexplicables et injustifiables atrocités commises par les forces de l’ordre.

7. Dès lors, notre gouvernement, par sa conception du pouvoir et de l’exercice de l’autorité revêt plutôt l’image d’un « d’un pouvoir qui s’affirme comme un pouvoir armé, et dont les fonctions d’ordre ne sont pas entièrement dégagées des fonctions de guerre ; (…) d’un pouvoir pour qui la désobéissance est un acte d’hostilité, un début de soulèvement, qui n’est pas dans son principe très différent de la guerre civile ; d’un pouvoir qui n’a pas à démontrer pourquoi il applique ses lois, mais à montrer qui sont ses ennemis, et quel déchaînement de force les menace ; »[2]

8. Bien plus, sans être un partisan des casses, si on procède par comparaison, le bilan financier des dégâts causés par ces milliers de jeunes est de loin inférieur aux divers détournements perpétrés par cette élite destructrice dans le pays. A titre illustratif, une enquête du contrôle supérieur de l’Etat rendue public en mai 2007 indique un rythme annuel de détournement des deniers publics de l’ordre de 300 milliards de francs par an, soit 1845 milliards détournés entre 1998 et 2004. Dans un tel contexte, il faudrait bien nous indiquer qui du pauvre qui crie sa faim les mains nues ou de l’élite malhonnêtement enrichie sur la sueur des pauvres est plus criminel. A notre avis, il serait prudent d’éviter de tomber dans le piège de la diabolisation de la base sociale tendu par le gouvernement[3] qui, à travers cette enflure verbale quand il s’agit des laissés pour compte et la politique de deux poids deux mesures, laisse croire que la loi est faite pour la majorité de pauvres provenant tous du dernier rang de l’ordre social, pendant que la délinquance d’en haut, source de misère du grand nombre et potentiel mobile de révolte pour les pauvres, reste tolérée ou encouragée.

9. En outre, cette façon de présenter les choses et le mépris constant pour les vies humaines qu’elle charrie n’aident en rien à prévenir de futures destructions des biens et édifices publics largement considérés par les jeunes comme inutiles, ou en tout cas servant des intérêts étrangers ou contraires à leurs espérances. Les populations, s’attaqueront toujours, en signe de représailles, aux symboles de l’autoritarisme (sous-préfectures, tribunaux), des violences étatiques (commissariats et brigades) ou de l’impérialisme (multinationales).

10. Le contexte de la parution du document de la CSPH n’est pas anodin. Elle survient au moment où certains corps socio-politiques et familles tentent de se souvenir de la sanglante répression qui a accompagné les manifestations de février. Ce seul fait suffit à réserver un traitement rigoureux et critique aux documents gouvernementaux qui développent le sujet. Ce d’autant plus qu’elle n’est pas un acte isolé de la part du gouvernement. L’opinion garde bien en mémoire les diverses tentatives gouvernementales récentes à la fois sur les médias internationaux et locaux de faire passer une perception univoque des événements et justifier par là ses forfaits. Se contenter donc de reprendre des extraits du rapport de la CSPH sans les interroger ni les confronter aux faits, participe ou du moins soutient indirectement cette idéologie de l’infaillibilité de l’Etat, de l’Etat théologien, qui veut que le pouvoir exécutif ou ses démembrements soient les seuls qui détiennent et édictent l’unique vérité vraie reposant principalement sur le support institutionnel.

Je ne saurais aller plus loin dans cette réaction. Je vous prie, de croire, Monsieur le directeur de publication, à la légitimité et à la sincérité de l’expression de cette saine colère.

NGONO ALAIN BLAISE

Président de l’Association pour la défense des droits des étudiants du Cameroun (ADDEC).


[1] En tant que membre de l’Association pour la défense des droits des étudiants du Cameroun (ADDEC), j’ai pris part à la création du Conseil patriotique et populaire de la jeunesse (CPPJ) à Douala le 17 février 2008, regroupement qui devra quelques jours plus tard participer activement aux événements à travers une distribution des tracts et d’autres actions pendant la période des émeutes. Ensuite, dans le cadre du Collectif Main Tendue, mouvement revendiquant la libération des jeunes emprisonnés, j’aurai l’insigne honneur de me rendre dans certaines villes et prisons du Cameroun peu après les émeutes.

[2] Voir Michel Foucault dans Surveiller et punir, 1975, pp. 60-61.

[3] Voir à ce sujet les propos tenus par les ministres actuels de la Justice, de la Communication et de l’Administration territoriale qui traitent tous les événements comme de véritables menaces à la stabilité de l’Etat soutenues par des intentions diaboliques.

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