Immigration au Burkina-Faso: au cœur d’un réseau de trafic de visa
Le visa Schengen ou celui des Etats-Unis d’Amérique est un précieux sésame, pour nombre de Burkinabè adeptes de l’immigration. Pour l’obtenir, il faut se conformer aux règles des consulats et prier Dieu. Sinon, il faut se résigner ou alors s’offrir les services des réseaux parallèles aux ambassades pour espérer l’avoir. Des réseaux où l’on vous promet monts et merveilles, contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Des réseaux où corruption, fraude, escroquerie, trafic d’influence et mensonges, se pratiquent au quotidien. Des réseaux où le mode opératoire reste le même. Pendant plus d’une année, nous avons pu investiguer dans un de ces réseaux dont le « boss » est un faux pasteur. Sous le couvert d’une fausse église, T O se livre à une vraie escroquerie
Pour avoir le visa, on ne lésine pas sur les moyensVol air France AF731 du Jeudi 17 septembre 2009. Il est 20h 45. Ali regarde l’appareil fendre le ciel du Faso, le cœur meurtri, l’âme en peine. Et pour cause, cet avion, lui aussi devait y avoir embarqué pour son eldorado aux Etats-Unis. Hélas pour lui, son « deal » avec le réseau du pasteur a capoté. Pourtant, tout avait été préparé avec « minutie » et il avait toujours aux oreilles les paroles rassurantes de l’ouaille du pasteur, le sieur Leykézé, lui affirmant qu’il n’était pas le premier que leur réseau allait faire partir. Celui qui passe pour être le bras droit du patron de cette « église » lâchait sans cesse : « Depuis que nous avons commencé cette affaire de visa, nous avons toujours atteint notre objectif… ».
Ali avait déjà essuyé un échec en suivant les voies légales pour se faire établir un visa à l’Ambassade des USA. Il trouva donc notre proposition à lui faite de passer par le réseau du pasteur, comme une bouée de sauvetage. Nous avions, Ali et nous, conclu une sorte de pacte où chacun avait des objectifs à atteindre. Lui voulait coûte que coûte obtenir un visa pour le pays de l’Oncle Sam. Nous, nous étions mus par des visées d’enquêtes journalistiques avec pour objectif de percer les réalités d’un milieu véritablement maffieux. En mai 2008, nous le mettons en contact avec le sieur Leykézé le répondant du pasteur. Dès lors, avec Ali, nous étions présents à tous les rendez-vous à titre de conseiller. « Si ça marche, moi j’ai mon visa et toi tu as ton enquête »nous avait lâché avec sourire, Ali. L’espoir était né pour lui. Mais pour nous par contre, s’ouvrait un chemin plein d’incertitudes.
L’appât du pasteur, la filière et son fonctionnement
Dans ce milieu, la mise en confiance du « client » est fondamentale. Si fait que, dès la prise de contact avec monsieur Leykézé, tout a été fait pour nous séduire, nous rassurer. Des expressions du genre, « je n’ai pas beaucoup de temps, j’ai d’autres rendez-vous qui m’attendent », le téléphone qui crépite à tout moment atteste visiblement que le monsieur est très sollicité. Et cela rassure même les plus méfiants. Mieux, Leykézé a réponse à tout. Et quel que soit le document qui vous manque, on vous rassure :« Que ce soit un certificat de mariage, un acte de naissance, nous pouvons vous les trouver en un bref délai. Même si le demandeur est déjà parti à l’ambassade, que le visa lui a été refusé avec comme preuve le tampon de refus, nous avons un circuit au niveau des services des passeports. Votre passeport se refait en moins de 72 heures. Même s’il n’a pas encore atteint sa date d’expiration. » Pour achever de nous convaincre de sa bonne foi, et de la crédibilité du réseau, M. Leykézé nous a reçus à son domicile : « Je suis un cadre de la Fonction publique.
Il me faut jongler entre mon service, et les activités du réseau, pour aider les gens. Sur la douzaine de réseaux qui sont dans le business, plus de 9 sont faux. Alors dès que tu dis à quelqu’un que tu peux l’aider, tu es vu comme un escroc. Si j’étais un escroc, je n’allais pas vous recevoir à mon domicile mais ailleurs. » Affirme-t-il. Puis il nous énumère des noms de gens qu’ils ont fait partir avant d’asséner ses vérités : « La dernière personne que nous avons fait partir est un gendarme de 53 ans. Il venait avec sa femme et ses enfants pour supplier le pasteur de l’aider. Ce même gendarme est parti aux Etats-Unis avec une dette de 2 millions, mais, six mois après il a remboursé sa dette, sans compter ce qu’il envoie à sa famille. Je vais vous montrer, rien que dans mon quartier, des villas de Burkinabè qui sont actuellement en Europe et aux Etats-Unis. Il n’y a pas une qui se loue à moins de 125 000 F CFA. » Mais dans un ton plus direct et sérieux, il nous lance : « Pour être franc avec vous, si c’est pour le visa des Etats-Unis, présentement, c’est serré. Je vais vous expliquer comment les choses fonctionnent. » Pour lui, tout a été verrouillé depuis l’arrivée de l’ambassadeur d’alors, SEM Janine JACKSON présentement en poste en Irak. « Par mois, pas plus de dix dossiers ne peuvent avoir le visa. Et vous savez que nous sommes dans un monde d’affaires. Nous avons donc une intermédiaire à l’ambassade. C’est elle qui appuie nos dossiers. Tous les réseaux traitent avec elle. Elle peut avoir par devers elle, 5 à 10 dossiers de différents réseaux qu’elle doit placer. C’est elle, qui convainc le consul de la solidité du dossier, à travers les réponses aux questions qui sont posées au postulant.
Elle a une influence certaine sur l’issue de toute requête de visa à l’ambassade. » Une fois que le pasteur a un dossier pour les Etats-Unis, il lui faut disposer de fonds pour travailler. Sans liquidités, les dossiers peuvent traîner plusieurs mois. « L’intermédiaire peut nous appeler à tout moment pour nous dire d’apporter 500 000 F CFA, un million ou deux millions, pour qu’elle positionne un ou deux dossiers. Il faut donc disposer de ressources en permanence, pour faire face à ses besoins. Si nous n’en avons pas, il se réfère à d’autres réseaux. »Affirme Leykézé. Selon toujours ce dernier, avant l’arrivée de SEM Janine JACKSON, l’intermédiaire pouvait faire délivrer, 40 à 50 visas dans le mois. Ce qui fait que chaque réseau avait un quota acceptable. En 2006, il y aurait eu aux moins 600 Burkinabè, à avoir obtenu le visa du pays de l’oncle Sam. En 2007, ils étaient 700 « mais Janine JACKSON est venue tout gâter… » Confesse avec amertume Leykézé. Puis il lâche : « Honnêtement parlant, il faut trois millions pour que nous puissions vous garantir le visa des Etats-Unis et 2 millions pour le visa Schengen. Allez-y, si vous voulez, du côté du grand marché. Il y a un autre réseau là-bas, renseignez-vous. Ils vous diront la même chose. » Une procédure, de vrais faux documents …
Un mois plus tard, et après avoir honoré plusieurs rendez-vous, l’heure était venue de passer un accord. Mais 3 millions, c’était trop pour Ali. Et le hic, nous n’avions toujours pas rencontré, même une seule fois, le cerveau de l’affaire : le fameux pasteur. Nous négocions à 2 millions. Leykézé accepte, sous réserve de l’accord de son chef. Avant de verser le premier acompte, (avec le réseau du pasteur, c’est 50% avant et 50% après l’établissement du visa) nous demandons à rencontrer le pasteur. Et Leykézé nous fait savoir que ce dernier « a eu des problèmes avec des gens malveillants. Ce qui fait que, de plus en plus, il ne veut plus se mettre au premier plan. Histoire pour lui de ne pas salir son ministère…Mais rassurez-vous dès que le visa sera établi, il va vous recevoir pour les formalités du voyage. » En dépit du risque, Ali franchit le pas. Vendredi 13 juin 2008. Il est 18 h. Devant témoins, toujours au domicile de Leykézé, Ali remet à ce dernier, en mains propres, la somme d’un million en coupures de 5 000 F CFA. Sur la reconnaissance de dette qui lui est remise, une précision de taille : « …Au soir du 13 Août 2008 si l’affaire ne se conclut pas (entendez par là si le visa n’est pas établi), il lui sera restitué 740 000 F CFA, déduite de 260 000 F CFA pour frais de dossier… »
En clair, même si vous n’obtenez pas le visa, vous perdez quand même 260 000FCFA. Plus curieux encore, Leykézé insiste pour que, sur la reconnaissance de dette, la mention visa n’apparaisse pas. Pour lui, ça éviterait de s’attirer les foudres des autorités policières en cas de problème. A partir de la remise de l’argent, l’équipe du pasteur avait deux mois pour réussir l’affaire ou rembourser. Leykézé recommande à Ali, l’ouverture d’un compte bancaire. « Ce compte va nous permettre de pouvoir faire les mouvements bancaires pour avoir l’attestation de capacité financière pour accompagner le dossier… » Il lui désigne la banque dans laquelle le compte devait être ouvert. Ce qui fut fait quelques jours plus tard. La main sur le cœur Leykézé affirme que, dans cette opération, ils ne gagnent rien : « La procédure commence chez nous par la vérification du passeport. Il nous faut savoir ce que le requérant a mis comme profession sur son passeport. En fonction de cela, nous savons quels documents doivent accompagner le passeport à l’Ambassade pour l’obtention du visa. Avec l’avance que vous avez donnée, nous engageons un certain nombre de frais pour l’obtention de documents comme la lettre d’invitation qui doit venir de notre église sœur des Etats-Unis. Il nous faut faire une réservation d’hôtel dont la lettre de réservation atteste d’où vous serez hébergé une fois aux Etats-Unis. Il vous faut une inscription à la conférence biblique.
Tous ces frais tournent autour de 700 dollars US, environ 420 000 F CFA. Après cela, il nous faut payer les services d’un commerçant à jour vis-à-vis du fisc, et avec son N°IFU, il vous délivre une attestation de travail, avec les trois derniers bulletins de salaire en votre nom. Outre ces papiers, il va vous délivrer une décision de congé. S’il n’a rien pris, c’est 100 000 F CFA. Après cela, le pasteur vous délivre un ordre de mission au nom de notre église. Sans compter le mouvement bancaire qu’il faut faire sur votre compte bancaire. Pour être crédible au niveau de l’ambassade, il vous faut un mouvement d’au moins 15 millions, afin d’avoir une attestation de capacité financière solide. Là encore, il faut voir un commerçant qui dispose de liquidité pour faire ce mouvement. Actuellement dans le milieu, les commerçants qui le font, prennent 1%. Si vous faites le calcul, c’est 150 000 F CFA, qu’il faut verser. Il faut remplir tous ces préalables avant même de rentrer en contact avec notre intermédiaire à l’ambassade. A l’ambassade pour que le dossier bouge, il faut laisser au minimum 1,5million. Que nous reste-il dans cette affaire sinon les remerciements et les bénédictions. » La procédure du pasteur T.O est simple. Chaque mois, il serait invité à des conférences bibliques à travers le monde. Mais beaucoup plus en Occident notamment aux Etats-Unis. C’est sous le couvert de ces invitations que le pasteur glisse les noms des disciples qui auraient déboursé « les feuilles ». Une fois arrivés à destination, ces « disciples » disparaissent dans la nature.
Un Maddoff des Tropiques
Deux mois se sont écoulés depuis qu’Ali a remis le million. Nous étions donc le 13 août 2008. Ali n’a pas été convoqué à l’Ambassade. Le visa n’a pas été établi. Leykézé demande un report, ce à quoi Ali accède. De report en report, deux autres mois ont passé. Nous étions alors en Octobre2008, soit 6 mois depuis notre tout premier rendez-vous avec Leykézé ; et rien n’avait bougé. Pire, Leykézé est devenu subitement difficile à joindre. Tous ses contacts téléphoniques ne répondent plus. A son domicile, son épouse soutient qu’il est en voyage, mais qu’il n’a pas dit où et pour combien de temps il partait. Alors inquiétude pour Ali.
En décembre 2008, c’est Leykézé qui appelle. Il informe Ali qu’il est à Pô que l’affaire n’a pas marché et qu’il remboursera sa dette à son retour. Une fois « rentré de Pô », le bras droit du pasteur n’a pas pu réunir la totalité de la somme qu’il doit à Ali. Il propose des garanties, notamment un PUH au nom de son petit frère, et une carte grise d’une moto au nom également d’une tierce personne. Ce qu’Ali refuse. Devant la loi, ces documents n’ont aucune valeur parce qu’ils n’appartiennent pas à Leykézé. Alors, le commis du pasteur flaire la gravité de la situation. Il comprend que les choses vont se corser et que non content de perdre son emploi, il court le risque de se retrouver à la MACO (Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou). Il envoie des intercesseurs. Eux expliquent à Ali, que Leykézé s’est joué du pasteur. En clair, il a voulu « manger » sans le pasteur.
Au fond, on a la forte impression que la méthode du réseau consiste à arnaquer d’autres personnes pour rembourser les premiers grugés. Et pendant que les nouveaux « pigeons » arnaqués attendent leur visa, la chasse continue pour agripper d’autres qui se feront dépouiller pour rembourser ceux qui se plaignent. Et ainsi de suite, la chaîne se tisse. A chaque fois, le réseau se tape au moins 260 000 F CFA de « faux » frais de dossiers qu’il encaisse. Les intercesseurs prennent l’engagement de rembourser à Ali les 740 000 que lui doit Leykézé. Ce qui sera fait le 6 juin 2009 soit plus d’un an après le premier rendez-vous. A ce jour, Leykézé reste redevable à Ali de la somme de 40.000 F CFA.
La mésaventure d’Ali n’est qu’un cas parmi tant d’autres. Les réseaux de trafics de visas infectent et affectent la crédibilité déjà sujette à caution de l’Administration publique. Ils mettent en doute le sérieux des chancelleries ainsi que des institutions financières. Les barbelés de Ceuta et Melilla continuent d’arracher la chaire des jeunes en quête de mieux-être en Occident. Et les réseaux, eux, les sucent jusqu’à la moelle, les délestant jusqu’au dernier centime. En définitive, le résultat est le même : souffrances, déceptions, dépressions… Le réseau auquel appartient Leykézé est-il seulement un réseau d’escrocs ou a-t-il réellement déjà permis à des Burkinabè de franchir la frontière ? Une question qu’on est en droit de se poser puisque jusqu’au terme de notre enquête nous n’en avons pas eu une quelconque preuve. Les seules certitudes que nous avons sont que notre Ali n’a pas eu son visa et qu’il a perdu 300 000FCFA dans l’opération, sans compter tout le stress qui n’a cessé de le hanter tout le temps qu’a duré son calvaire.
Frédéric ILBOUDO


Commentaire par Elise Mbock le 26 novembre 2009:
Article très intéressant et qui tombe à pic dans le débat ici sur la question de savoir s’il faut ou non sanctionner les entreprises qui emploient les sans papiers.
Dans un article contributif au débat, j’ai mis en évidence ce réseau de trafics de visas depuis les organismes consulaires français et occidentaux dans la livraison des sans papiers. Réseau auquel s’ajoutent les faux titres de séjour vendus ici au marché au Noir. De vrais faux qui sortent des Préfectures de la République Française.
« Sans Papiers et leurs patrons : la communauté délinquante» . Consultable dans scenepublique.com – Pour le lire, il suffit de recopier le lien http://scenepublique.com/Les-Sans-papier…]
Je vais proposer un lien de cet excellent article de Frédéric Ilboudo.